Une mondialisation plurielle

Edgar Morin : « La pensée complexe aide à affronter l'erreur, l'illusion,  l'incertitude et le risque » | Les Echos
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La GLOBALISATION peut être considérée comme le stade ultime d’une planétarisation techno-économique. Elle peut être considérée en même temps comme l’émergence inégale et chaotique d’un embryon de société-monde. Une société dispose d’un territoire comportant un système de communications. La planète est un territoire doté d’une texture de communications (avions, phone, fax, Internet) comme jamais aucune société n’a pu en posséder dans le passé.

Une société inclut une économie ; l’économie est, de fait, mondiale, mais il lui manque les contraintes d’une société organisée (lois, droit, contrôle) et les institutions mondiales actuelles, FMI et autres, sont inaptes à effectuer les régulations nécessaires. Une société est inséparable d’une civilisation. Il existe une civilisation mondiale, issue de la civilisation occidentale, que développe le jeu interactif de la science, de la technique, de l’industrie, du capitalisme, et qui comporte un certain nombre de valeurs standards. Une société, tout en comportant en son sein de multiples cultures, suscite aussi une culture propre.

Or il existe de multiples courants transculturels, qui irriguent les cultures tout en les dépassant, et qui constituent une quasi-culture planétaire. Métissages, hybridations, personnalités bi-culturelles (Salman Rushdie, Arjun Appadura) ou cosmopolites enrichissent sans cesse cette vie transculturelle. Au cours du XXè siècle, les médias ont produit, diffusé et brassé un folklore mondial à partir de thèmes originaux issus de cultures différentes, tantôt ressourcés, tantôt syncrétisés.

Il est remarquable que les formidables machines culturelles du cinéma, de la chanson, du rock, de la télévision, animées par le profit et organisées selon une division quasi industrielle du travail, surtout à Hollywood, aient pu produire autre chose que des oeuvres médiocres et conformistes ; il y eut et il y a de la créativité dans tous ces domaines.

Un folklore planétaire s’est constitué et il s’enrichit par intégrations et rencontres. Quand il s’agit d’art, de musique, de littérature, de pensée, la mondialisation culturelle n’est pas homogénéisante. Il se constitue de grandes vagues transculturelles qui favorisent l’expression des originalités nationales en leur sein. Le métissage a toujours recréé de la diversité, tout en favorisant l’intercommunication. Le jazz fut d’abord un hybride afro-américain, produit singulier de la Nouvelle-Orléans, qui se répandit aux Etats-Unis en connaissant de multiples mutations, sans que les nouveaux styles fassent disparaître les styles précédents ; et il devint une musique nègre-blanche, écoutée, dansée puis jouée par des Blancs, et, sous toutes ses formes, il se répandit dans le monde, tandis que le vieux style New-Orléans, apparemment délaissé à sa source, renaissait dans les caves de Saint Germain-des-Prés, revenait aux EtatsUnis et se réinstallait à la Nouvelle-Orléans.

Puis, après la rencontre du rhythm and blues, c’est dans la sphère blanche que le rock apparaît aux Etats-Unis, pour se répandre dans le monde entier, pour s’acclimater dans toutes les langues, prenant chaque fois une identité nationale, aujourd’hui à Pékin, Canton, Tokyo, Paris, Moscou, on danse, on fête, on communie rock, et la jeunesse de tous les pays va planer au même rythme, sur la même planète. La diffusion mondiale du rock a d’ailleurs suscité un peu partout de nouvelles originalités métisses, comme le Raï, et, enfin, concocté dans le rock-fusion une sorte de bouillon rythmique où viennent s’entre-épouser les cultures musicales du monde entier. Ainsi, pour le pire parfois, mais souvent aussi pour le meilleur, et cela sans se perdre, les cultures musicales du monde entier s’entre-fécondent sans pourtant savoir qu’elles font des enfants planétaires.

Par ailleurs, comme dans toute société, il s’est créé un underground, mais cette fois planétaire, avec sa criminalité : dès les années 1990, il s’est déployé une mafia intercontinentale (notamment de la drogue et de la prostitution). Et le 11 septembre 2001 a révélé l’existence d’un réseau terroriste mondial, qui, à sa façon, contribue à l’émergence de la société-monde. En voulant désintégrer la mondialisation, Al-Qaida stimule la formation d’une société-monde qui cherche à instituer sa police et sa gendarmerie et qui, mieux encore, pourrait- devraitinstituer une politique de civilisation pour la planète.

Enfin, on peut dire que la mondialisation de la nation, qui s’est achevée à la fin du XXe siècle, donne un trait commun de civilisation et culture à la planète ; mais, en même temps, elle la morcelle plus encore, et la souveraineté absolue des nations fait obstacle justement à l’émergence d’une société-monde. Emancipatrice et oppressive, la nation rend extrêmement difficile la création de confédérations qui répondraient aux besoins vitaux des continents et plus encore la naissance d’une confédération planétaire.

Ainsi donc, si la planète constitue un territoire disposant d’un système de communications, d’une économie, d’une civilisation, d’une culture, il lui manque un certain nombre de dispositions essentielles qui sont de gouvernance, de citoyenneté, de contrôle des pouvoirs, et il lui manque une conscience commune d’appartenance à la Terre-Patrie. La planète ne dispose pas d’organisation, de droit, d’instance de pouvoir et de régulation pour l’économie, la politique, la police, la biosphère. L’ONU ne peut se constituer en autorité supranationale et son système de veto la paralyse. Les instances qui permettraient à une sociétémonde de contrôler son économie manquent. La conférence de Kyoto n’a pu instituer une instance de sauvegarde pour la biosphère. Enfin, une sociétémonde ne pourrait émerger qu’avec une armée et une police internationales. Il n’y a pas encore de société civile mondiale, et la conscience que nous sommes des citoyens de la Terre-Patrie est dispersée, embryonnaire. Bref, nous avons les infrastructures et non les superstructures.

Toutefois, depuis la fin de 1999, nous pouvons constater la formation d’embryons de société-civile et de citoyenneté terrestre. La manifestation de l’anti-Seattle contre la mondialisation techno-économique s’est transformée en manifestation pour une autre mondialisation, dont la devise fut « le monde n’est pas une marchandise ». Ce fut la prise de conscience de la nécessité, non seulement d’une réponse mondiale à un problème mondial, mais aussi d’une force de pression et de proposition à l’échelle planétaire.

Malheureusement, les internationales qui créaient une solidarité planétaire de travailleurs ont dépéri ; les aspirations qui les nourrissaient ont ressuscité à travers les ébauches dispersées, mais significatives, qui, en divers lieux, se dessinent pour qu’apparaisse une société civile dont la formation serait une étape importante dans l’émergence de la société-monde. Ce qui manque pour qu’une société-monde puisse se constituer, non comme parachèvement planétaire d’un empire hégémonique, mais sur la base d’une confédération civilisatrice, c’est, non pas un programme ni un projet, mais les principes qui permettraient d’ouvrir une voie. Ici prend sens ce que j’ai appelé anthropologique (politique de l’humanité à l’échelle planétaire), et politique de civilisation. Ceci doit nous amener tout d’abord à nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain.

L’idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un « développement humain » dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux. Cette vision suppose que l’état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l’histoire humaine. Le développement « durable » ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes ; dans le « développement humain », le mot humain est vide de toute substance, à moins qu’il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.

Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue- t-il un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des « sous-développés » (le Sud) par le Nord. Le développement, tel qu’il est conçu, ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable : la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire). Défini uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités, les qualités de l’existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, les qualités de la vie. En outre, le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes les activités génératrices de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l’Erika ou la tempête de 1999, et ignore les qualités bénéfiques gratuites. Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle. Le développement ignore que la croissance techno-économique produit du sous-développement moral et psychique : l’hyper-spécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l’hyperindividualisme, l’esprit de lucre entraînent la perte des solidarités.

Le développement engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels. L’éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux. La notion de développement doit être remplacée à la fois par celle d’une politique de l’humanité (anthropolitique) que j’ai depuis longtemps suggérée et par celle d’une politique de civilisation. La politique de l’humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser la planète.

Ainsi, une agence ad hoc des Nations Unies devrait disposer de fonds propres pour l’humanité défavorisée, souffrante, misérable. Elle devrait comporter un Office mondial de médicaments gratuits pour le sida et les maladies infectieuses, un Office mondial d’alimentation pour les populations dénuées ou frappées de famines, une aide substantielles aux ONG humanitaires. Les nations riches devraient procéder à une mobilisation massive de leur jeunesse en un service civique planétaire partout où les besoins s’en font sentir (sécheresse, inondation, épidémies). Le problème de la pauvreté est mal estimé en termes de revenus ; ce sont surtout les pays pauvres, qui, devant la malnutrition, la maladie, sont démunis, comme ils sont démunis de respect et de considération.

Le problème des démunis, c’est leur impuissance devant le mépris, l’ignorance, les coups du sort.

La politique de l’humanité serait en même temps une politique pour constituer, sauvegarder et contrôler les biens planétaires communs. Alors que ceux-ci sont actuellement limités et excentriques (l’Antarctique, la lune), il faudrait y introduire le contrôle de l’eau, ses rétentions et ses détournements, ainsi que les gisements pétroliers. La politique de l’humanité serait corrélativement une politique de justice pour tous ceux qui, non occidentaux, subissent le déni des droits reconnus par l’Occident lui-même.

La politique de civilisation aurait pour mission de développer le meilleur de la civilisation occidentale, d’en rejeter le pire, et d’opérer une symbiose de civilisations intégrant les apports fondamentaux de l’Orient et du Sud. Cette politique de civilisation serait nécessaire à l’Occident lui-même. Celui-ci souffre de plus en plus de la domination du calcul, de la technique du profit sur tous les aspects de la vie humaine, de la domination de la quantité sur la qualité de la vie dans les mégalopoles et de la désertification de campagnes livrées à l’agriculture et l’élevage industriels qui ont déjà produit bien des catastrophes alimentaires.

Le vaisseau spatial Terre est propulsé par quatre moteurs associés et en même temps incontrôlés : science, technique, industrie, capitalisme (profit). Le problème est d’établir un contrôle de ces moteurs : les pouvoirs de la science, ceux de la technique, ceux de l’industrie, doivent être contrôlés par l’éthique, qui ne peut imposer son contrôle que par la politique ; l’économie doit non seulement être régulée, mais elle doit devenir plurielle en comportant les mutuelles, associations, coopératives, échanges de services.

Une société-monde a besoin de gouvernance. Une gouvernance démocratique mondiale est actuellement hors de portée ; toutefois les sociétés démocratiques se préparent par des moyens non démocratiques, c’est-à-dire des réformes imposées. Il serait souhaitable que cette gouvernance s’effectue à partir des Nations unies qui ainsi se confédéreraient, en créant des instances planétaires dotées de pouvoirs sur les problèmes vitaux et les périls extrêmes (armes nucléaires et biologiques, terrorisme, écologie, économie, culture). Mais l’exemple de l’Europe nous montre la lenteur d’un cheminement qui exige un consensus de tous les partenaires. Il faudrait une montée soudaine et terrible de périls, la venue d’une catastrophe, pour constituer l’électrochoc nécessaire aux prises de conscience et aux prises de décision. C’est dire qu’il faudrait oeuvrer dans le sens d’un civisme planétaire, d’une émergence de société civile mondiale, d’une amplification des Nations unies.

A travers la régression, dislocation, chaos, désastres, la Terre-Patrie pourrait surgir, non se substituant aux Patries mais les enveloppant. Des obstacles énormes s’opposent à cette vision. La tendance à l’unification de la sociétémonde suscite des résistances nationales, ethniques, religieuses, qui tendent à la balkanisation de la planète, et l’élimination de ces résistances supposerait une domination implacable. Il y a surtout l’immaturité des Etats Nations, des esprits, des consciences, c’est-à-dire fondamentalement l’immaturité de l’humanité à s’accomplir elle-même.

Il faudrait, à la faveur de la civilisation mondialisée, que surviennent de grands progrès de l’esprit humain, non tant dans ses capacités techniques et mathématiques, non seulement dans la connaissance de complexités, mais dans son intériorité psychique. Il est clair à nos yeux (à nos yeux seulement) qu’une réforme de la civilisation occidentale et de toutes les civilisations est nécessaire, et il est non moins clair que règne l’inconscience totale et profonde de la nécessité de cette réforme.

Paradoxalement, le schéma d’une politique de l’humanité et d’une politique de civilisation que nous avons dessiné, bien qu’il corresponde à des possibilités matérielles et techniques, est une possibilité réelle actuellement impossible. C’est pourquoi l’humanité demeurera longtemps en douleur d’enfantement, ou d’avortement, quelle que soit la voie qui s’imposera.

Synergies Pays Riverains de la Baltique n°6 – 2009 pp. 19-24
Edgar Morin

  1. Salaa mohamed

    En effet, Edgar Maran a révélé les mystères et la complexité de la pensée et la complexité des composants de la société et la complexité des composants individuels et a révélé le mystère de la mondialisation et ses complexités.

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