Pour une politique de civilisation

LA PENSÉE DE MIDI : Dans Penser l’Europe, Edgar Morin, vous rappelez vos engagements politiques : la Résistance, la rupture avec le communisme, puis la réconciliation avec l’idée de l’Europe. On vous sait préoccupé par la situation au Proche-Orient, attentif aux formes prises par la mondialisation. Bref, parallèlement à votre travail d’anthropologue, de sociologue, de philosophe sur la complexité du monde et des choses, on peut dire que la politique a toujours compté pour vous. Pourriez-vous en préciser la dimension à l’intérieur de votre réflexion critique ? A quelle place se situe-t-elle, comment joue-t-elle, quel statut a-t-elle ?

EDGAR MORIN : Rétrospectivement, quand j’ai voulu comprendre la source de ma pulsion politique, je me suis aperçu que c’était une des façons de me relier au monde, à l’humanité, à la société… Plus, tout de même, des causes circonstancielles : j’avais douze ans en 1933 au moment de l’arrivée de Hitler au pouvoir; en 1934, les émeutes du 6 février à Paris ont joué pour nous un rôle presque plus important que cet événement. Nous avons vécu ça très violemment, à l’école, dans la classe où l’on se séparait suivant les lignes de fractures idéologiques des parents. Et puis, il y eut le Front populaire, la guerre d’Espagne, l’Anschluss et Munich… C’était une période extraordinairement tourmentée, tourmentante, où beaucoup de bons esprits ne savaient plus quoi faire. On a vu des gens aller du communisme au fascisme comme Doriot; à l’inverse des gens de droite allaient au communisme. Il y avait des recherches hagardes et tâtonnantes pour ce que l’on appelait une “troisième voie”, un bouillonnement culturel intense, et je ne pouvais me mettre hors de ce bouillonnement. Au début pourtant, je considérais la politique comme quelque chose de très superficiel. J’avais lu Anatole France, je croyais qu’il fallait être sceptique, douter de tout… Je me suis laissé entraîner par la chaleur enthousiaste du Front populaire. Mon premier acte politique fut d’intégrer une organisation libertaire, Solidarité internationale antifasciste, pour préparer des colis à destination de l’Espagne républicaine. Bref, je me cherchais, je cherchais comment me situer dans le monde avec cette angoisse d’une guerre qui venait. Je cherchais ma voie de manière très hésitante : tantôt j’allais vers l’extrême gauchisme, tantôt vers une voie très modérée. Puis ce fut l’Occupation. A partir du moment où a débuté la résistance de Moscou, fin 1941-début 1942, je me suis converti, “autoconverti” avec l’aide d’amis, de lectures, à l’idée qu’en dépit de tout ce qu’il y avait d’atroce en Union soviétique, elle représentait le futur de l’humanité ; que ce qu’il y avait de négatif en elle provenait de l’encerclement qu’elle avait subi, etc. Je comprenais que je ne pouvais pas me planquer, que si je voulais vivre il fallait risquer ma vie. Je pensais aussi à tous ces jeunes gens, livrés dans le monde entier à la boucherie, qui mouraient et je me disais que je ne pouvais pas m’extraire de ce combat. C’était une façon de participer au destin de l’humanité. J’ai gardé ces sentiments primordiaux

LPM : Vous parlez souvent de fraternité concrète, d’universalité…

E. M. : Vous savez, je suis fils unique et de plus orphelin de mère très tôt. J’ai en moi ce besoin de matrie et de fratrie. Tout ceci fait sans doute mon lien au politique, mais je suis devenu très autonome à partir du moment où j’ai opéré ma rupture avec le parti communiste. Je n’ai plus depuis appartenu à aucun parti. Je peux m’exprimer ainsi librement à travers mes articles et livres.

LPM : A la question “La politique a-t-elle encore un sens aujourd’hui ?”, que répondriez-vous ?

E. M. : Je vous dirais, d’abord, que je trouve l’ensemble des partis politiques totalement sclérosés, pragmatiques, “économistiques”, c’est-à-dire mettant la politique à la remorque de l’économie. Cette politique-là n’a guère de sens. Si je suis européen, c’est pour la “reliance” entre les pays d’Europe. Si je suis méditerranéen, c’est pour cette même reliance, et je garde ce sentiment sur le plan mondial. Il y a une dizaine d’années, j’ai écrit Terre patrie dans lequel je défendais l’idée d’une politique qui puisse faire accéder l’humanité à un stade nouveau, où les nations s’intégreraient dans une vaste confédération. Le problème vital est de civiliser la Terre et ce projet n’a rien d’impossible. Il existe de bonnes utopies, qu’il semble impossible de voir se concrétiser sur le moment, mais qui peuvent advenir : que tout le monde mange à sa faim, par exemple. Nous avons les moyens techniques de le faire. Qu’il y ait la paix sur terre, ce n’est pas impossible : la paix s’est faite entre les provinces de France. C’est devenu quelque chose de vital et il faut qu’aujourd’hui émerge une société-monde…

LPM : Mais ça ne passe plus par les partis ?

E. M. : Non, à moins qu’ils se régénèrent, qu’ils se re-cultivent, qu’ils cessent de vivre au-dessous du niveau de la pensée. Mais on peut agir politiquement de multiples façons, dans le cadre d’associations, de ligues etc. Je fais partie de Survival International, une association internationale qui défend les petits peuples menacés d’extermination. C’est de la politique. Je suis pour Amnesty International qui lutte contre la torture et l’arbitraire, c’est de la politique. Cette idée de faire de la Terre une maison commune, pour employer l’expression gorbatchevienne, c’est de la politique. La politique doit retrouver un sens noble et profond. Dans mon livre Politique de civilisations, je défends l’idée que des problèmes, comme celui de la qualité de la vie, qui semblent relever du privé, doivent relever aujourd’hui de la politique ; non pas d’une politique totalitaire mais d’une politique qui doit embrasser tous les problèmes humains. Prenons l’exemple de la santé. Il est évident qu’il existe aujourd’hui une politique de la santé, mais existe-t-il une politique de la vie qui se préoccuperait d’humaniser la vie urbaine et le stress qu’elle induit… Une politique qui régénérerait les villes et lutterait contre la désertification des campagnes. Une politique de la civilisation est possible. Mais la politique à laquelle j’aspire, celle que je défends, ne trouve aucun écho auprès des hommes politiques.

LPM : C’est quand même grave, ce hiatus entre la politique et les politiques…

E. M. : C’est vrai. Mais vous savez, dans l’histoire les choses commencent toujours de façon très marginale, minuscule. On parle beaucoup de l’islam en ce moment ; regardez ses débuts : au départ un homme est chassé de La Mecque, il rassemble quelques disciples autour de lui et, en très peu d’années, non seulement il devient le maître de La Mecque, mais il déclenche un mouvement formidable à travers l’Afrique, l’Asie, l’Europe. Les débuts du christianisme sont encore plus extraordinaires : pendant deux siècles le christianisme va incuber au cœur d’une secte pas plus importante que les autres et puis, à un moment donné, il se propage avec une force inouïe. Autre exemple, le socialisme : au début, Marx, Proudhon sont pris pour des hurluberlus et cependant leur œuvre va donner naissance à des forces incroyables pour le meilleur comme pour le pire. La question est de savoir si les choses auxquelles je crois ne seront pas écrasées avant de pouvoir jouer un rôle salvateur. Aujourd’hui nous sommes devant des problèmes de vie ou de mort et c’est cela qui maintient vivante ma pulsion politique.

LPM : Autrement dit, pulsion de vie contre pulsion de mort. Tout le monde après le 11 septembre a dit que quelque chose était changé, ce qui semble évident, mais, pour vous, est-ce qu’une ère nouvelle a commencé ?

E. M. : Une ère ancienne s’est terminée, mais l’ère nouvelle n’est pas advenue. On est dans un sas entre l’ancien et le nouveau. Nous sommes dans un entre-deux. Alors que devrait-il advenir ? D’abord une prise de conscience planétaire. Vous savez que certains en France on dit : “Nous sommes tous des Américains.” Moi j’ai préféré la formule – et, pour la première fois, je me suis trouvé d’accord avec un leader communiste, Robert Hue – “Nous sommes tous citoyens du monde.” Je la préfère parce qu’elle englobe les Américains et que certains citoyens américains se sont aussi sentis citoyens du monde. Ce que l’Amérique a compris, c’est qu’elle avait perdu son sentiment d’invulnérabilité, qu’elle avait un ventre mou, offert à tous les coups. Et de cette conscience peut et doit venir un sentiment de responsabilité planétaire. Je crois qu’une société-monde essaie d’émerger à travers une mondialisation technique, économique. Cependant dans les sociétés naturelles l’économie est contrôlée par des règles, des lois, etc., alors que malheureusement dans le cas actuel elle ne l’est pas. Nous avons l’économie d’une société-monde, mais nous n’en avons pas le droit, l’éthique, les lois, les instances de pouvoir.

LPM : Mais nous avons les réseaux du crime, de l’argent sale, les réseaux spéculatifs…

E. M. : Ces réseaux-là concrétisent la société-monde parce que ce qu’ils sont transnationaux et mondiaux. L’internationale, disons terroriste, de Ben Laden est une concrétisation à sa façon de cette société-monde : parce qu’elle n’a pas d’Etat, pas de territoire, pas de nation, elle peut trouver refuge dans un pays, mais ses réseaux sont mondialisés. La riposte à ce type d’organisation ne peut se faire qu’à l’échelle d’une société-monde ; ce doit être une action de politique de la civilisation et une action de police internationale. Je dirai même que nous voyons déjà la nécessité d’une armée internationale. Regardez le Kosovo : nous sommes là face à un protectorat sur une région qui ne peut pas encore se débrouiller seule. Je trouve que les Américains se sont trompés en focalisant leur action sur une nation. Pour donner un sens au mot “guerre” ils ont dû inventer une guerre contre l’Afghanistan. A mon avis, et quels qu’en soient les résultats, cette action ne résorbera pas l’internationale d’Al-Qaeda, dont le propre est que même décapitée elle peut se propager. Elle n’empêchera pas que Ben Laden mort devienne un martyr extrêmement puissant. Je crois cependant qu’il existe les prémisses d’une compréhension de la nécessité d’une société-monde. Même aux Etats-Unis on peut voir deux réactions contraires. Bush luimême : dans un premier temps il parle de croisade, il veut son ennemi mort ou vif ; puis, il sent – lui ou son conseiller ? – qu’il lui faut réunir une large coalition, que l’Amérique ne peut plus continuer d’agir comme avant.

LPM : Ne s’agit-il pas d’un coup d’arrêt à l’économisme triomphant ? Il y a quand même un grand besoin du politique… Paradoxe des républicains américains ramenant l’Etat sur le devant de la scène ! A votre avis, est-ce que ce retour du politique sera durable ?

E. M. : Je le crois. Le modèle néo-libéral, celui du marché mondial incontrôlé, était en crise. Il s’est inspiré des Golden Boys de l’école de Chicago dont le discours peut se résumer ainsi : “C’est le marché qui par ses vertus propres résout tous les problèmes. Mettons tout en liberté concurrentielle, la Poste, les chemins de fer, l’école, etc. et tout ira bien.” Cette idée est fausse parce qu’un marché ne peut être régulateur que s’il est lui-même régulé par des règles, des institutions. C’est le sens de la critique, qui s’est fait à travers Seattle, Porto Alegre, par ceux que les journaux appellent bêtement les anti-mondialistes. Ils sont en réalité les partisans, pour la plupart, d’une autre mondialisation, d’une mondialisation démocratique. Je crois donc que ce modèle est de facto en crise. De plus en plus souvent ce n’est pas seulement l’Etat ou les Etats qui auront un rôle de pouvoir décisionnaire à l’intérieur des territoires. En France, nous nous en sommes bien rendus compte, avec l’exemple de la Grande-Bretagne qui a privatisé ses chemins de fer de façon désastreuse : certaines choses doivent rester étatiques et il faudra peut-être même faire marche arrière dans certains domaines par rapport aux recommandations bruxelloises. La régulation mondiale ne peut pas venir des Etats isolément, mais aussi d’instances au niveau mondial.

LPM : Dans votre réflexion sur le politique une double dimension apparaît : penser l’Europe, bien sûr, mais aussi penser la Méditerranée. Les deux dimensions vous semblent-elles convergentes ? Qu’est-ce que l’Europe peut apporter à la Méditerranée ? Et réciproquement, qu’est-ce que la Méditerranée peut apporter à l’Europe ? Une sophia, un art de vivre, un sens des limites comme le préconisait Camus ? Comment vous représentez-vous ces relations et ces apports respectifs ?

E. M. : Tout d’abord, il faut que je dise que je me “reméditerranéise” de plus en plus. J’ai d’ailleurs écrit un texte qui s’appelle Penser la Méditerranée et méditerranéiser la pensée. Viscéralement, je me sens de plus en plus méditerranéen. Pourquoi ? En moi jouent mes ascendances hispaniques, portugaises, italiennes et même balkaniques. J’ai parlé facilement l’espagnol parce qu’il était dans ma tête, le vieil espagnol, celui que mes parents parlaient avec leurs parents. Pour ce qui est de l’Italie, et je ne sais pas si c’est à cause d’un amour génétique, je me suis senti chez moi en Toscane et en Italie. Pour moi la cuisine matricielle c’est l’huile d’olive… Je pourrais vivre de bruscetta, de pain frotté d’ail et d’huile d’olive, de fromage de brebis… Ça, c’est le fond personnel. Je suis, comme vous l’avez dit, très attentif au problème Israël/Palestine. Cette situation m’obsède, c’est un véritable cancer et nous voyons aujourd’hui ses métastases se répandre. Ce que beaucoup ne comprennent pas, c’est que, justement parce que je suis d’origine juive, il est pour moi absolument scandaleux de voir que les Juifs israéliens traitent les Palestiniens exactement comme pendant mille ans ou plus les Juifs ont été euxmêmes traités (humiliés, ghettoïsés, etc.) C’est une attitude qui me paraît absolument monstrueuse, que je ne peux pas assumer, et les textes que j’ai écrits à ce sujet m’ont valu d’être considéré comme traître. J’ai toujours senti qu’il se jouait là un drame planétaire profond parce que cette région du Moyen-Orient est celle où se lient
et se combattent à la fois religion et athéisme, les trois monothéismes et la laïcité. C’est une région où sont en conflit monde jeune et monde vieux – d’un point de vue démographique –, monde riche et monde pauvre. Toutes les tragédies de la planète s’y trouvent concentrées. Et régler ce problème-là a une importance fondamentale, parce que l’on prend conscience que l’on traite effectivement un problème planétaire, en plus d’une terrible injustice. On a beau dire que Ben Laden n’a découvert le problème palestinien que très tard, la question n’est pas là. Quand un milliard d’islamistes voient à la télévision, d’un côté, des chars, des hélicoptères, des missiles et, de l’autre côté, des types avec des pierres ou tout au plus parfois une kalachnikov, ils ressentent une inégalité terrible et identifient en une même image Bush, Sharon, l’Amérique et Israël. Tout cela peut mener au renouveau de l’idée du “complot judéocapitaliste”. Il est évident que c’est une chose monstrueuse et traiter d’une façon juste ce problème pourrait décongestionner la situation actuelle. La pacification de la Méditerranée me semble extrêmement importante pour qu’elle puisse revivre. Pour moi, la Méditerranée est, peut-être, le lieu le plus paradoxal du monde. Parce que c’est là où se sont déployés les polythéismes, où sont nés les monothéismes mais aussi une pensée non religieuse à travers la philosophie. C’est une région où la chaleur humaine, l’ouverture, la convivialité sont omniprésentes. En même temps, elle peut être le lieu d’une violence atroce et inouïe. Les gens les plus cordiaux, les plus chaleureux peuvent se montrer terrifiants dans la haine et la colère. Tout cela étant dit il n’en est pas moins extraordinaire que tout ce monde tellement divers ait un substrat commun. Un substrat gastronomique, alimentaire, bien sûr, mais aussi quelque chose qui tient au climat, au sol, à son aridité propre, à certaines habitudes de vie, comme le goût de la sieste, du débat sur la place publique. Certains traits se retrouvent. Disons ceux d’une civilisation extravertie – évidemment au détriment des femmes, c’est un des gros défauts de cette civilisation – où les hommes sont dehors et les femmes restent à la maison. Nous faisons partie d’un monde où le Nord a hyper-développé un mode calculateur pour concevoir les choses, le mode économiste. On calcule tout par P.I.B., par chiffres… Et malheureusement, les chiffres occultent toujours les vraies réalités humaines. Ce monde du calcul, de l’économie, de
l’hyper-efficacité (croit-on), ce monde qui est beaucoup plus celui de la rationalisation que celui de la rationalité – et, dans mon esprit, la rationalisation est le contraire de la rationalité : c’est une logique implacable qui oublie la réalité –, ce monde-là déferle. Il déferle aussi sur la Méditerranée, mais la Méditerranée possède encore plus fortement le sens de la qualité de la vie, de l’art de la vie et par là même du sens de la vie qui n’est pas vouée à toujours produire, développer, etc.

LPM : Est-ce qu’elle va pouvoir influencer le Nord de l’Europe ? Ou bien est-ce que l’on ne va pas assister toujours à une coupure Nord/Sud comme c’est le cas en Italie ?

E. M. : Regardez la mondialisation de la pizza… Cette chose napolitaine s’est aujourd’hui mondialisée. Vous me direz le McDonald aussi. C’est spaghetti et pizza contre McDonald. Mais, en Italie, les McDonald sont obligés de faire des spaghettis. L’Europe s’américanise, mais il est vrai aussi que l’on assiste à une européanisation de l’Amérique et justement par ses aspects méditerranéens. Prenons l’exemple du vin : je me souviens très bien qu’il y a cinquante ans les Américains ne buvaient pas de vin! Il est de plus en plus répandu, maintenant, de prendre du vin aux repas. On retrouve la gastronomie méditerranéenne un peu partout dans le monde. Cela annonce, peut-être, des phénomènes d’osmose ; d’autant plus qu’il existe aussi dans le Nord des phénomènes de saturation. On sent que l’on a trop donné à l’efficacité, à la technique, au machinisme. Il y a un besoin de surseoir que l’on satisfait par des week-ends, des vacances, par le retour à une vie qui n’est plus chronométrée, une vie que l’on pourrait appeler méditerranéenne, même si elle ne se fait pas sous un climat méditerranéen.

LPM : Est-ce que l’on peut quand même espérer dans un futur qui ne soit pas trop éloigné que les deux rives de la Méditerranée puissent de nouveau avoir des relations denses, amicales et pacifiques, que les événements dans nombre de pays empêchent actuellement ?

E. M. : Il existe des obstacles très importants. Le premier c’est ce conflit israélo-palestinien qui contamine toute la Méditerranée. Il renforce le sentiment de la différence, de l’incompréhension, de l’injustice et il empêche la communication. Il y a aussi la crise profonde de ces sociétés maghrébines dans lesquelles, au fond, a échoué le “développementalisme”, de modèle soviétique évidemment, mais aussi occidental (sauf peutêtre au Maroc, où se posent quand même les mêmes problèmes qu’ailleurs). Cet échec-là s’accompagne aussi de celui de l’idée de progrès : tant que l’on croyait au progrès dans le développement économique, dans le socialisme, un futur semblait promis. L’effondrement du futur dans un présent angoissé, tourmenté, conduit à un retour au passé, à la tradition, elle-même profondément religieuse, parce que le monde islamique n’a pas connu la décantation historique qu’a connue le monde ouest-européen, décantation de quelques siècles qui a fait que la religion est devenue une affaire privée et que la laïcité est
devenue affaire publique et politique. C’est un retour à l’islam avec les difficultés que cela implique puisqu’il n’existe pas de trace de démocratie dans la charia (la loi islamique), ni même de droit des femmes. Il est évident que n’a pas eu le temps de se développer, sauf en Turquie, un islam laïcisé, enfin qui accepte la laïcité. Pourtant, nous voyons bien que, en même temps que ce retour à l’identité, à la tradition, il existe une aspiration à ce que la civilisation occidentale a donné de meilleur, c’est-à-dire les libertés, l’autonomie personnelle, le droit de critiquer… Accéder à une situation matérielle plus confortable aussi. L’accession à un niveau de vie dont jouissent les populations de l’Europe occidentale.

LPM : Les politiques européennes donnent le sentiment de ne guère s’intéresser à la dimension méridionale ?

E. M. : Il faut se rappeler que l’Europe s’est fondée autour d’un noyau dur franco-allemand. Pendant longtemps la position française a été de mettre la Méditerranée à l’écart. Notamment à l’époque de Mitterrand, et ce en dépit des appels de Mario Soares, qui présidait alors le Portugal, ou de ses amis italiens socialistes. Mitterrand craignait que
le divertissement sur la Méditerranée affecte la cohésion du noyau franco-allemand. Il la dédaignait. Avec l’entrée dans l’Union européenne de nouveaux pays du Centre ou du Nord, l’Europe sera inévitablement polycentrique. Il se créera nécessairement une union spécifique, au sein de l’Europe, des pays du Sud, des pays méditerranéens, la France étant par moitié l’un et l’autre. Tout cela devrait se développer, mais il est évident qu’il y a eu négligence. Autre négligence : après l’effondrement de l’empire soviétique l’attention européenne s’est portée principalement sur ses pays satellites qui devenaient des postulants à l’Europe, et tout ceci au détriment de l’aide qui aurait pu être attribuée aux pays méditerranéens. Malgré ces difficultés, je crois en cet axe méditerranéen. Un autre point sensible reste celui de l’émigration, qui fait notamment problème pour les pays qui furent d’émigration, comme l’Italie et l’Espagne, et non pas d’immigration. Ces pays se trouvent pris de court. La France est un pays habitué à l’immigration depuis la fin du XIXe siècle.
Elle a l’expérience d’un système d’intégration qui ne fonctionne pas mal. Je suis moi-même le fruit de ce système d’intégration. Il faut aussi rappeler qu’il faut deux, trois générations pour que l’assimilation, l’intégration, puisse se faire. Quand arrivent les mariages mixtes les choses se simplifient. On voit aujourd’hui des beurs de la deuxième ou troisième génération qui sont en cours de très grande francisation. La France est un pays avec un réel système d’intégration. Il reste toujours des difficultés, des douleurs, pour les immigrés. Mais ça fonctionne.

LPM : Pourtant certains pensent que le système d’intégration républicaine est un peu en panne.

E. M. : Le système grince un peu. De facto il nécessite un peu plus de multiculturalisme. Et celui-ci arrive. Les gens suivent leurs coutumes plus ou moins traditionnelles. Je ne pense pas à tout cela en termes tragiques. L’Europe doit créer son système d’intégration, sur le modèle français, toujours fondé sur l’idée qu’on adhère à quelque chose qui relève de l’esprit et pas du sang (idée développée par la pensée française au cours du XIXe siècle).

LPM : Quels sont, pour vous, les grands débats et les grands combats politiques que vous voyez se dessiner en ce début de XXIe siècle ?

E. M. : L’enjeu aujourd’hui est planétaire et c’est la survie de l’humanité. L’humanité doit accéder à l’humanité. L’avènement d’une société-monde ne va pas résoudre ipso facto, bien évidemment, tous les problèmes d’inégalités, toutes les difficultés qui se posent, mais c’est la seule voie par laquelle le monde pourra éventuellement progresser. L’enjeu c’est, tout en respectant les nations, d’aller vers de grands ensembles, comme l’ensemble européen. Je pense qu’il faudrait que se crée un grand ensemble latino-américain. La Chine à elle seule
fait un ensemble, l’Inde aussi ; il faudrait une confédération des pays arabo-islamiques, je pense que cela serait très sain… Je vois la marche dans ce sens-là. Il faut développer une politique de civilisation pour les pays qui sont dans la détresse ; et pour moi la détresse ce n’est pas seulement la pauvreté quantitative, qu’on mesure très mal en mesurant en dollars. La détresse se mesure aussi par le manque de produits pharmaceutiques et de soins médicaux, elle est dans le déferlement du sida et des maladies infectieuses qui reviennent. Une politique de civilisation consisterait à créer une agence internationale de distribution des médicaments. Il suffit d’observer ce qui se passe en Afrique du Sud ou au Brésil, pour se rendre compte du scandale énorme que représente le mercantilisme de sociétés multinationales qui vendent très cher des médicaments de vie auxquels toute une partie de la population ne peut avoir accès. Dans ce cas, une agence mondiale de la justice et du médicament aurait certainement un rôle important à jouer. Je verrais une mobilisation de la jeunesse des pays aisés pour un service civique mondial (puisque nous n’avons plus de service militaire) pour aller dans les régions les plus défavorisées. Je verrais une sorte de néo-plan Marshall pour ces régions. Je verrais une politique de paix à l’Islam et non pas de condescendance. Et je verrais aussi une politique de civilisation pour notre civilisation, parce qu’aujourd’hui nous commençons à subir les carences de ses vertus. Notre civilisation a produit l’individualisme, qui nous permet l’autonomie et la responsabilité, mais aussi l’atomisation, la dégradation des solidarités et beaucoup de solitude. Notre civilisation a produit la technique qui a permis de domestiquer les énergies matérielles mais qui, aujourd’hui, asservit les humains à leurs propres normes. Nous sommes devenus les esclaves d’une technique de la matière. L’industrie produit en série des objets, que nous adorons, comme l’automobile, mais qui coûtent de plus en plus cher; produit des pollutions et surtout un mode de pensée qui applique au monde humain la logique de la machine artificielle, déterministe, hyper-spécialisée. La grande ville constituait un pôle d’attraction, c’était la villelumière ; le monde rural s’y précipitait parce qu’il y trouvait enfin la liberté, il n’y avait plus les commérages, le regard des voisins. Maintenant la ville est tentaculaire, asphyxiée… Bien entendu, résident toujours là les avantages des grandes métropoles, mais les mégapoles qui se développent sont étouffantes. Il faut une politique de réforme de la vie urbaine, une réforme de retour à la campagne, une politique agraire qui ne soit plus quantitative mais fondée sur la qualité. On voit les conséquences de la surproduction avec la crise de la vache folle, la pollution des nappes phréatiques, etc. Bruxelles aussi commence à se rendre compte que nous avons eu tort de tout miser sur la quantité. Ne plus fonder tout sur le calcul, la rentabilité. Il y a tellement de choses à faire pour que les vices de notre civilisation ne deviennent pas ses traits principaux, tout en en conservant les vertus. C’est dans cette direction qu’il nous faut aller pour redonner du sens au politique.

PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL GUÉRIN, NOVEMBRE 2001.

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