Pour une crisologie

Source:edgarmorin.org

La notion de crise s’est répandue au xxe siècle à tous les horizons de la conscience contemporaine. Il n’est pas de domaine ou de problème qui ne soit hanté par l’idée de crise : le capitalisme, la société, le couple, la famille, les valeurs, la jeunesse, la science, le droit, la civilisation, l’humanité…

Mais cette notion, en se généralisant, s’est comme vidée de l’intérieur. A l’origine, Krisis signifie décision : c’est le moment décisif, dans l’évolution d’un processus incertain, qui permet le diagnostic. Aujourd’hui crise signifie indécision. C’est le moment où, en même temps qu’une perturbation, surgissent les incertitudes. Quand la crise était limitée au secteur économique, on pouvait au moins la reconnaître à certains traits quantifiés : diminution (de la production, de la consommation, etc.) ; accroissement (du chômage, des faillites, etc.). Mais dès qu’elle s’élargit à la culture, la civilisation, l’humanité, la notion perd tout contour. Elle permet tout au plus de dire que quelque chose ne va pas, mais l’information qu’elle donne se paie par l’obscurcissement généralisé de la notion de crise.

Le mot sert désormais à nommer l’innommable ; il renvoie à une double béance : béance dans notre savoir (au cœur même du terme de crise) ; béance dans la réalité sociale elle-même ou apparaît la « crise ».

Le mot crise s’est répandu de proche en proche envahissant toute chose sociale, toute notion : mais pour que la notion reprenne un sens, il faut poursuivre jusqu’au bout l’opération de crisification et mettre enfin, et surtout, la notion de crise en crise. Le problème clé est celui-ci : comment éclairer le concept de crise? Comment le rendre éclairant? (en sachant bien entendu que tout éclairage apporte sa propre ombre, que toute elucidation comporte sa propre tache aveugle). Tout d’abord, dans quel champ allons-nous considérer la notion de crise? Bien sûr, le terme a d’abord été appliqué aux organismes biologiques, et il peut effectivement leur être appliqué. Mais la crise est une notion qui déploie sa pleine richesse dans le cadre des développements socio-historiques. Ce ne sera pour autant considérer le domaine anthropo-social-historique comme un domaine clos. Au contraire, et j’en viens à ce qui lest à mes yeux le principe premier de toute crisologie, on ne peut faire une théorie des crises sociales, historiques,anthropologiques, que si on a une théorie de la société qui soit aussi systémique, cybernétique et bio néguentropique.

En effet, si on veut, pour concevoir la crise, aller au-delà de l’idée de perturbation, d’épreuve, de rupture d’équilibre, il faut concevoir la société comme système capable d’avoir des crises, c’est-à-dire poser trois ordres de principes, le premier systémique, le second cybernétique, le troisième néguentropique; sans quoi la théorie de la société est insuffisante et la notion de crise inconcevable.

LE PRINCIPE ANTI-OR-GANISATIONEL D’ORGANISATION.

Tout d’abord le niveau systémique c’est-à-dire propre à tout système quel qu’il soit. Le concept de système, c’est-à-dire d’ensemble organisé par l’interrelation de ses constituants, doit faire appel nécessairement à l’idée d’antagonisme.

Toutes interrelations entre éléments, objets, êtres, supposent l’existence et le jeu d’attractions, d’affinités, de possibilités de liaison. Mais s’il n’y avait aucune force d’exclusion, de répulsion, de dissociation, tout se rassemblerait dans la confusion, et aucun système ne serait concevable. Pour qu’il y ait système, il faut qu’il y ait maintien de la différence, c’est-à-dire le maintien de forces sauvegardant au moins quelque chose de fondamental dans l’originalité des éléments ou objets ou interrelations, donc le maintien, contrebalancé, neutralisé ou virtualisé, de forces d’exclusion, de dissociation; de répulsion. Comme le dit excellemment Lupasco, « afin qu’un système puisse se former et exister, il faut que les constituants de tout ensemble, de par leur nature ou les lois qui les régissent, soient susceptibles de se rapprocher en même temps que de s’exclure, à la fois de s’attirer et de se repousser, de s’associer et de se dissocier, de s’intégrer et de se désintégrer » (S. Lupasco, V Énergie et la Matière vivante, p. 332).

Ainsi, toute interrelation à la fois nécessite et actualise un principe de complémentarité, à la fois nécessite et virtualise un principe d’antagonisme.

Ainsi dans les noyaux atomiques, les répulsions électriques entre protons demeurent, à l’état neutralisé surmontées par les interactions dites fortes, lesquelles comportent la présence de neutrons. Les liaisons entre atomes dans la molécule sont stabilisées par l’équilibration qui s’effectue entre l’électricité positive et négative. Ainsi l’interrelation la plus stable suppose que des forces antagonistes soient à la fois maintenues et neutralisées. A la différence des équilibres thermodynamiques d’homogénéisation et de désordre, les équilibres organisationnels sont des équilibres de forces antagonistes. Et, toute relation, ergo toute organisation, tout système comportent, produisent de l’antagonisme.

A l’antagonisme de forces que suppose toute interrelation, se joignent et se surimposent des antagonismes (latents ou manifestes, virtuels ou actualisés) que l’organisation systémique produit. Le système en établissant l’intégration des parties dans le tout à travers de multiples complémentarités (des parties entre elles, du tout avec les parties) instaure des contraintes, inhibitions, répressions, ainsi que la domination du tout sur les parties, de l’organisant sur l’organisé : ces contraintes et dominations asservissent, potentialisent, des forces et des propriétés qui/ si elles devaient s’exprimer, seraient antagonistes à d’autres parties, aux -interrelations, à l’organisation, à l’ensemble du système. Il y.a donc un antagonisme latent entre ce qui est actualisé et ce qui est virtualisé. Ce qui, dans les systèmes strictement physio-chimiques, est actualisé, est complémentaire, associatif, organisational. Ce qui est virtualisé est r désorganisateur et désintégrateur. Aussi peut-on énoncer ici le principe systémique suivant : L’unité complexe du système à la fois crée et refoule un antagonisme.

L’antagonisme latent ou virtuel entre parties relationnées ainsi qu’entre les parties et le tout est l’autre face de la solidarité manifeste au sein du système. On peut formuler donc également le principe comme suit : les complémentarités systémiques sont indissociables à » antagonismes. Ces antagonismes demeurent soit virtuels, soit plus ou moins contrôlés, soit même, comme on le verra, plus ou moins contrôlants. , Ils font irruption quand il y a crise, et ils font crise quand ils sont en: éruption. Dans, les systèmes r vivants, les complémentarités sont instables et oscillent, en même temps que les antagonismes, de l’actualisation à la virtualisation, de la virtualisation à l’actualisation. Dans les éco-systèmes et les systèmes sociaux des mammifères, humains y compris, la relation entre complémentarités, concurrences, antagonismes se complexifie et les mêmes relations peuvent dans leur ambiguïté être en même temps complémentaires, concurrentes et antagonistes. Au sein du système vivant, on le verra, un procès de désorganisation ou désintégration, est à la fois complémentaire, concurrentiel et antagoniste au procès de réorganisation permanente de la vie.

Quand on considère les systèmes de complexité cybernétique (et ici nous atteignons le niveau cybernétique) la machine, la cellule, la société, c’est-à-dire comportant des rétroactions régulatrices, on constate que l’organisation elle-même suscite et utilise des comportements et des effets antagonistes de la part de certains constituants. C’est dire. qu’il y a aussi de V antagonisme organisationnel.

En effet, la rétroaction (qui régule le fonctionnement d’une machine ou maintient constant et stable un système) est dite négative {feed-back négatif), terme fort éclairant ; déclenchée par la variation d’un élément, elle tend à annuler cette variation. La régulation résulte donc de l’action antagoniste d’un ou plusieurs éléments sur un ou plusieurs autres éléments, dès que Ceux-ci varient au-delà d’une zone de ‘tolérance et menacent la stabilité, l’homéostasie, l’intégrité du système. La rétroaction négative est donc organisationnellement antagoniste à un antagonisme , (anti-organisationnel) menaçant l’intégrité du système, en train de s’actualiser. Elle rétablit la complémentarité entre les éléments. Ainsi, la régulation maintient la complémentarité générale par le moyen d’une action anti-antagoniste partielle et locale. Il y a donc un lien ambivalent, au niveau cybernétique, entre complémentarité et antagonisme. Ce lien est de nature organisationnelle. La complémentarité joue de façon antagoniste à l’antagonisme et l’antagonisme joue de façon complémentaire à la complémentarité. La régulation, le contrôle s’opposent aux antagonismes virtuels qui sans cesse, dans de tels systèmes, commencent à s’actualiser. Ainsi l’antagonisme ne porte pas seulement en lui la dislocation du système, il peut contribuer aussi à sa stabilité et sa régularité.

Résumons : on a vu apparaître l’antagonisme à divers niveaux :


— au niveau des interrelations qui le supposent et le neutralisent ;


— au niveau des contraintes organisationnelles et de la rétroaction du tout
sur les parties, qui créent et refoulent de l’antagonisme ;


— au niveau de l’utilisation organisationnelle de processus et d’actions
antagonistes.

L’antagonisme organisationnel / anti-organisationnel.

On ne peut concevoir d’organisation sans antagonisme, mais cet antagonisme porte en lui, potentiellement, et tôt ou tard inévitablement, la ruine et la désintégration du système. Tel est un des angles sous lequel nous pouvons considérer le second principe de la thermodynamique. Toute interrelation, toute organisation se maintiennent immobilisant (système figé et statique) ou en mobilisant (système dynamique) des énergies de liaison, qui permettent de compenser et contrôler les forces d’opposition et de dissociation, c’est-à-dire les tendances à la dispersion. L’accroissement d’entropie correspond à une dégradation énergétique /organisationnelle, laquelle libère les antagonismes, lesquels entraînent désintégration et dispersion. Nul système, même le plus statique, le plus bloqué, le plus clos n’est à l’abri de cette désintégration. Précisément, nul système clos, lequel ne peut se restaurer en puisant de l’énergie et de l’organisation à l’extérieur C’est pourquoi, conformément au second principe, il ne peut évoluer que dans le sens de la désorganisation. Autrement dit, tout système porte en lui, puisqu’il porte de l’antagonisme, sa propre désintégration potentielle, et le second principe le condamne à la dispersion à terme. Ce qui veut dire que tout système est condamné à périr. La seule possibilité de lutter contre la désintégration est :

— d’intégrer et utiliser le plus possible les antagonismes de façon
organisationnelle ;

— de renouveler énergie et organisation en les puisant dans l’environnement
(système ouvert) ;

— de pouvoir s’auto-multiplier de façon à ce que le taux de reproduction
dépasse le taux de dégradation ;


— être capable de s’auto-réorganiser, s’auto-défendre.

C’est le cas des systèmes vivants… Et la vie a tellement bien intégré en elle son propre antagonisme qu’elle porte en elle, constamment et nécessairement, la mort.

Récapitulons : l’existence de tout système comporte nécessairement des antagonismes, qui portent nécessairement en eux la potentialité et l’annonce de la « mort » du système.

La potentialité désintégratrice est à la mesure de la force d’intégration qui lie les systèmes physiques. Là où il y a la plus forte interaction — le noyau d’hydrogène — git la plus grande force de désintégration : la bombe H.

Dans les systèmes cybernétiques, les potentialités désorganisationnelles ‘ et les potentialités organisationnelles sont les deux faces du concept Janus de feedback. Là où il y a feed-back négatif, il y a la potentialité du feed-back positif, c’est-àdire d’une déviance qui s’amplifie en se nourrissant de son propre développement. Ainsi, si rien ne l’inhibe ou ne l’annule, le feed-back positif se propage en chaîne dans tout le système, devient runaway, c’est-à-dire ruée désintégrative. A chaque potentialité plus haute d’organisation, correspondent de- nouvelles potentialités de désorganisation. Les systèmes strictement physiques perdurent sans vivre, se désintègrent sans mourir. A demi- vie, seulement demi-mort. Seule la forme supérieurement complexe d’organisation vivante correspond à des êtres qui subissent la plénitude de la mort.

Mais, comme je l’ai indiqué, les plus hautes formes d’organisation, celles des êtres vivants, suscitent (par consommation d’énergie, activités aléatoires) les processus de désorganisation (désordres qui éveillent les antagonismes, antagonismes qui suscitent les désordres), mais aussi les intègrent (sans qu’ils cessent d’être désintégrateurs) les utilisent, s’en nourrissent (pour et par leur activité de réorganisation permanente). .Nous avons indiqué ailleurs (L’Esprit du temps, tome 2, 1975) que les relations concurrentes et antagonistes sont fondamentales dans la constitution même des éco-systèmes.

La problématique de l’antagonisme.

Le principe « pas d’organisation sans anti-organisation » montre qu’antagonisme et complémentarité sont deux pôles d’une même réalité complexe. L’antagonisme au-delà de certains seuils et processus, devient désorganisationnel : mais, même devenu désorganisationnel, il peut constituer la condition de réorganisations transformatrices.

Le principe systémique d’antagonisme devient de plus en plus actif, troublant, quand on s’élève au niveau de la complexité des systèmes vivants. Le principe n’est plus seulement figé, statique, il est lié à la dynamique des interactions/ rétroactions internes et externes. Plus est riche la complexité vivante, plus la relation antagonisme /complémentarité devient ^mou vante et instable, plus elle entraîne des phénomènes de « crises », lesquelles désorganisatrices du fait de la transformation des différences en oppositions, des complémentarités en antagonismes, peuvent susciter des réorganisations évolutives.

LA COMPLEXITE THÉORIQUE DE LA GRISE.

Nous venons, à partir de la notion d’antagonismes, de traverser le niveau systémique, puis le niveau cybernétique (régulation, homéostasie) puis le niveau néguentropique (réorganisation permanente, développement de la complexité) des phénomènes historico-sociaux. Et, dès le premier niveau, il y a complexité. Complexité, qu’est-ce-à-dire? ‘Le terme ici ne signifie pas seulement complication empirique, dans les interactions et interrelations, il signifie que les interrelations et les interactions portent en elles un principe de complexité théorique et logique, puisqu’il faut considérer ensemble organisation et désorganisation, complémentarité et antagonisme, au lieu de les disjoindre et les opposer purement et
simplement. La complexité, selon notre conception, est ce qui nous contraint à associer des notions qui apparemment devraient s’exclure, de façon à la fois complémentaire, concurrente et antagoniste. Toute organisation, c’est-à-dire tout système, porte en lui cette complexité puisque les relations internes entre constituants, entre le tout et les parties sont à la fois complémentaires, concurrentes (virtuellement ou actuellement) et’ antagonistes (virtuellement dans les systèmes dits « clos», n’opérant pas d’échanges énergétiques /matériels avec l’extérieur, actuellement dans les autres systèmes).

Or, » c’est- dans les sociétés historiques que s’épanouit pleinement la problématique de la relation de complémentarité /concurrence /antagonisme entre l’organisation et l’anti-organisation. Les systèmes sociaux modernes sont, en tant que tels, faiblement intégrés < (certains ont pu même dire que ce n’étaient pas des systèmes, mais des enchevêtrements interférents de systèmes), et les relations entre individus, groupes, classes, partis, ethnies oscillent diversement entre activités complémentaires et activités antagonistes. Voici un premier niveau où peut se nourrir le concept de crise.

Au second niveau, qui est cybernétique, le propre des sociétés historiques, et singulièrement modernes, est de constituer des enchevêtrements, des polypiers, des régulations mutuelles en utilisant les antagonismes eux-mêmes. Dans de telles sociétés, des feed-back positifs (comme la croissance économique) deviennent des régulateurs sociaux (atténuant des tensions à l’intérieur de la société), tout en demeurant à de multiples niveaux des feed-back positifs, développant des sources de désordres, donc de crise : ainsi la croissance économique, suscite de nouveaux besoins, crée de nouvelles tensions, en réveille d’anciennes ; elle crée les conditions de crises et de conflits pour la possession des ressources énergétiques, elle crée les conditions des crises écologiques, lesquelles à leur tour, etc.

Ainsi nous avons un second niveau qui nourrit le concept de crise : le niveau cybernétique des homéostasies multiples, des jeux complexes entre feed-back positifs (facteurs de croissance, de développement, transformant les déviances en contre-tendances; tendances, puis finalement en nouveaux noyaux organisationnels) et feed-back négatifs. Dès lors, tout accroissement dans uneoscillation, une fluctuation, tout blocage, retard, toute insuffisance dans une régulation peuvent devenir facteurs de crises, entraînant déstructurations en chaîne…

Au troisième niveau, celui « de lanéguentropie, le problème central est celui de la réorganisation permanente, elle-même liée à la désorganisation permanente, c’est-à-dire à la présence nécessaire, à la fois vitale et mortelle (complexe donc) du désordre au sein des organisations néguentropiques. De tels systèmes ne peuvent subsister et se développer qu’avec et par les échanges avec le milieu (en matière, énergie, mais aussi en organisation et en information) ; dépendant du milieu dans et par leur autonomie relative (encore un trait de complexité), ils sont soumis, par là même aux aléas écologiques, aux perturbations phénoménales issues du monde extérieur. Ainsi ils portent en eux du désordre et de l’aléa, ils les produisent (de par la consommation d’énergie qui accroît l’entropie) et les reçoivent de l’extérieur. De .tels systèmes ne peuvent évidemment subsister, c’est-à-dire refouler du désordre, intégrer du désordre, utiliser du désordre que grâce à . un principe auto-référent d’organisation, comportant un dispositif génératif (le « code génétique » inscrit dans l’ADN dés individus vivants, l’ensemble des règles socio-culturelles, des normes, ‘ savoirs et savoirfaire d’une société) et- un dispositif phénoménal.

C’est pour cela que je dis de tels systèmes qu’ils sont auto (géno-phéno)-écoré-organisateurs.

Or de tels systèmes, à partir des aléas /désordres internes et externes, et surtout de leurs interférences, sont ceux où apparaissent ces phénomènes complexes nommés crises. Ainsi se révèle le troisième niveau de complexité qui non seulement nourrit, mais permet l’émergence du concept de crise.

Tel est le minimum nécessaire (et non suffisant) sans lequel la théorie de la société serait non seulement unidimensionnelle, mais irréelle, et sans lequel il n’y a pas de théorie possible de la crise.

LES COMPOSANTES DU CONCEPT DE CRISE.

Le concept de crise, comme tout concept molaire, est en fait constitué par une constellation de notions interrelationnées.

1. L’idée de perturbation.

L’idée de perturbation est la première que fasse surgir le concept de crise. Cette idée est en fait à double visage. D’une part, en effet ce peut être l’événement, l’accident, la perturbation extérieure qui déclenche la crise. Et, dans ce sens, les sources de crise peuvent être très diverses : mauvaise récolte, invasion suivie de défaite, etc. Mais plus intéressantes sont non pas les perturbations originaires de crises, mais les perturbations issues de processus apparemment , non perturbateurs. Souvent, ces processus apparaissent comme la croissance trop grande ou rapide d’une valeur ou variable par rapport aux autres : croissance « excessive » d’une population par rapport aux ressources dans un milieu donné (et, souvent en écologie animale, c’est avant même la raréfaction des ressources, le franchissement d’un certain seuil de densité démographique qui provoque des perturbations « crisiques » dans les comportements), ou, comme on disait en économie classique, croissance excessive de l’offre par rapport à la demande.

Quand on considère en termes systémiques ces types de processus, on voit que l’accroissement quantitatif crée un phénomène de surcharge: le système devient incapable de résoudre les problèmes qu’il résolvait en deçà de certains seuils. Il faudrait qu’il puisse se transformer. Mais une telle transformation, il ne peut la concevoir ou l’effectuer. Ou bien la crise naît d’une situation de double-bind, . c’est-à-dire – double coincement où le système coincé entre deux exigences contraires, est paralysé, perturbé et déréglé.

Plus largement, la perturbation de crise peut être envisagée comme conséquence de surcharges ou double-bind, où le système se trouve confronté avec un problème qu’il ne peut résoudre selon les règles et normes de son fonctionnement et de son existence courantes. Dès. lors, la crise apparaît comme une absence de solution .(phénomènes de dérèglement et désorganisation) pouvant du coup susciter une -solution (nouvelle régulation, transformation évolutive).

Il est clair, dès lors, que ce qui est important pour le concept de crise, ce n’est pas tant la perturbation externe qui effectivement dans certains cas déclenche un processus de crise ; c’est la perturbation interne, à partir de processus apparemment non perturbateurs. Et la perturbation interne, provoquée par surcharge ou double-bind, va se manifester essentiellement comme ‘ défaillance dans la . régulation, décadence d’une homéostasie, c’est-à-dire comme dérègle ment. La vraie perturbation de crise est le dérèglement. Elle est au niveau des règles d’organisation d’un système, elle est au niveau, non seulement des événements phénoménaux extérieurs dans lequel est immergé écologiquement le système, mais de son organisation même, dans ce qu’elle a de génératif et régénérateur.

Le dérèglement organisational va donc se traduire par disfonction là où il y avait fonctionnalité, rupture là où il y avait continuité, feed-back positif là où il y avait feed-back négatif, conflit là où il y avait complémentarité…

2. L’accroissement des désordres et des incertitudes.

Tout système vivant, et singulièrement tout système social comporte du désordre en son sein, et il fonctionne malgré le désordre, à cause du désordre, avec le désordre, ce qui signifie qu’une partie du désordre est refoulée, vidangée, corrigée, transmutée, intégrée.

Or la crise est toujours une régression des determinism es, des stabilités, et des contraintes internes au sein d’un système, toujours donc une progression des désordres, des instabilités, et des aléas.

Cela entraîne une progression des incertitudes : la régression des déterminismes entraîne une régression de la prédiction. L’ensemble du système touché par la crise entre dans une phase aléatoire, où les formes que prendront son avenir immédiat sont incertaines. Bien entendu une nouvelle prévisibilité, à un second degré, est possible dans certaines conditions : ainsi par exemple, à supposer que dans une société donnée s’ouvre une période de « désordres » économicopolitiques en chaîne, la prévisibilité au jour le jour s’affaiblit considérablement, mais il est prévisible qu’une solution autoritaire s’imposera, solution que l’on peut prévoir en étudiant les rapports de force, de stratégie dans ladite société et son environnement.

3. Blocage /déblocage.

Ce qui est remarquable, . c’est que le déferlement des désordres est associé à la paralysie et la rigidification de ce qui constituait la souplesse organisationnelle du système, ses dispositifs de réponse, de stratégie, de régulation. Tout se passe comme si la crise annonçait deux formes de mort qui effective*
ment conjuguées constituent la mort des systèmes néguentropiques : la décomposition, c’est-à:dire la dispersion et le retour au désordre des éléments constitutifs d’une part, la rigidité cadavérique, c’est-à-dire le retour aux formes et causalités mécaniques d’autre part.

Ce second aspect, de rigidification, se manifeste par le blocage de ce qui, jusqu’alors, assurait la réorganisation permanente du système, au premier chef le blocage des dispositifs de rétroaction négative annulant les déviances et perturbations.

Or ce blocage dans les dispositifs de réorganisation permanente suscite ou permet le déblocage de potentialités ou réalités inhibées. En effet, le blocage organisationnel correspond à une levée des contraintes pesant sur les composants et les processus constituant le système.

Une fois encore, le caractère central de la crise n’est pas seulement dans l’explosion, le surgissement du désordre, de l’incertitude, il est dans la perturbation/ blocage subie par l’organisation /réorganisation, il est dans le dérèglement, la dé-régulation. Et plus la crise est « profonde » (crise de « civilisation ») plus il faut chercher le nœud de la crise dans quelque chose de profond et d’occulte au jeu du dispositif de la régulation.

Le « déblocage » de crise se manifeste sous des aspects divers, en fait inséparables les uns des autres. Énumérons-les ici, sans qu’énumération signifie hiérarchie.

4. (Déblocage). Développement des feed-back positifs.

Les perturbations de crise mettent en jeu des forces qui aggravent les fluctuations au lieu de les corriger, he feed-back positif est le processus rétroactif à partir duquel la déviation au lieu d’être annulée s’entretient, s’accentue et s’amplifie d’elle-même. Aussi le développement des feed-back positifs se manifeste par :


— la transformation rapide d’une déviance en tendance antagoniste ou
contre-tendance,


— des phénomènes démesurés ou disproportionnés de croissance ou de
décroissance de tel ou tel élément ou facteur,

— des processus rapides marqués par. cette démesure (ubris) et pouvant
éventuellement propager de façon vertigineuse une désintégration en chaîne
(runaway).

Dans ce sens, le temps de la crise est le temps d’accélération, d’amplification, de propagation épidémique, de morphogenèse (constituant et développement de formes nouvelles à partir des déviances).

5. (Déblocage). Transformation des complémentarités en concurrences et antagonismes.

Dans ces processus, les antagonismes virtuels tendent à devenir manifestes, tandis que les complémentarités manifestes tendent à se virtualiser.

Ainsi en est-il des relations entre individus, groupes, classes. Ces processus sont complexes : en eux jouent en même temps, et diversement le « chacun pour soi », le « chacun pour tous » le « chacun contre chacun », le « tous contre tous », avec des alliances et des coalitions d’autant plus temporaires et aléatoires que la crise est profonde et s’accélère.

6. (Déblocage). Accroissement et manifestations des caractères polémiques.

Tout ce que nous venons d’énoncer nous montre bien que les caractères antagonistes latents ou virtuels propres à toute organisation, . et singulièrement à toute organisation néguentropique et plus particulièrement – encore à toute organisation sociale historique, . émergent, s’actualisent, se manifestent, se déchaînent. Partout le caractère conflictuel tend à s’accroître, voire à devenir
dominant (une crise peut dériver en guerre civile, ou se se transformer en guerre extérieure).

C’est dire que la crisologie peut fournir au chercheur un guide pour déceler les composants d’une crise mais non pas une « technique » d’analyse. Chaque crise nécessite V étude concrète de sa complexité propre. Les conflits se multiplient non seulement au niveau des individus, groupes, classes, mais entre les dispositifs de. contrôle /régulation et les processus déviants /néo-tendanciels. On voit bien ici que l’idée de crise ne peut se réduire à l’idée de conflit interne au sein d’un système, mais qu’elle porte en elle la possibilité, la multiplication, l’approfondissement, le déclenchement de conflits.

7. Déblocagej réblocage : la multiplication des double-bind.

Au niveau des instances de contrôle et de pouvoir, les double-bind se multiplient : le pouvoir ne peut ni tolérer ni réprimer le déferlement des désordres, des déviances et des antagonismes. Mais ‘les individus ou groupes qui participent à la crise peuvent eux-mêmes atteindre des seuils au-delà desquels la satisfaction de leurs exigences risque, en même temps, de par les périls accrus concernant l’existence du système voire leur existence propre, d’aboutir à l’anéantissement de leurs exigences. Ce ne sont pas les dispositifs de pouvoir /contrôle seulement qui affrontent des double-bind, ce sont aussi les revendicateurs dont les stratégies d’action doivent, dans l’incertitude et les risques du développement de la crise, rencontrer des « contradictions ».

8. Le déclenchement d’activités de recherches.

Plus la crise s’approfondit et dure, plus elle suscite une recherche de solutions de plus en plus radicales et fondamentales. La crise a donc toujours un aspect d’éveil. Elle montre que ce qui allait de soi, ce qui semblait fonctionnel, efficace, comporte au moins des carences et des vices. D’où le déclenchement d’un effort de recherche, qui peut aboutir à telle technique, telle invention, telle formule nouvelle juridique ou politique, laquelle innovation réformera le système et fera désormais partie intégrante de ses dispositifs et stratégies de réorganisation; La recherche peut aller au-delà de la réforme et entraîner une restructuration, une « révolution » comme on dit, qui soit capable de constituer sur des bases nouvelles, voire une complexité plus grande, un « méta-système » qui puisse dépasser les double-bind fondamentaux révélant les limites et carences du système antécédent.

Il y a donc dans toute crise, un déblocage des activités intellectuelles, dans la formation d’un diagnostic, dans la correction d’une connaissance trop insuffisante ou faussée, dans la contestation d’un ordre établi ou sacralisé, dans l’innovation et la création.

II y a donc, en même temps qu’une destructivité en action dans une crise qui s’approfondit (entrée en virulence des forces de désordre, de dislocation, de désintégration) une créativité en action. La crise libère en même temps des forces de mort et des forces de régénération. D’où son ambiguïté radicale.

9. Les solutions mythiques et imaginaires.

Mais l’ambiguïté apparaît sur un autre plan, au sein même du processus de recherche. La recherche de solution prend des aspects magiques, mythiques, rituels. En même temps que les activités intellectuelles critiques, les processus magiques se déploient. On cherche à isoler, circonscrire la culpabilité, et à immoler, liquider le mal en sacrifiant le ou les « coupables ». La recherche des responsabilités se sépare dès lors en deux branches antagonistes, l’une qui cherche à reconnaître la nature même du mal, l’autre qui cherche le bouc émissaire à immoler, et bien sûr, il y a multiplication de coupables imaginaires, le plus souvent marginaux ou minoritaires.

Il faut les chasser comme des corps étrangers et /ou les détruire comme des agents infectieux. Ainsi la recherche de solution se déverse et se dévie dans le sacrifice rituel. En même temps, les malaises, malheurs, périls de crise suscitent comme en contre-choc de grandes espérances d’avenir meilleur, de solution finale et radicale, et l’espoir absolu; le messianisme de salut vient gonfler, amplifier, déployer dans la crise la dimension mythologique, déjà présente dans toutes affaires humaines.

10. La dialectisation de toutes ces composantes.

J’ai ici, de façon abstraite, isolé relativement quelques-unes des composantes de la crise ; toutefois il est bien clair que la crise est non seulement l’ensemble de ces composantes, mais aussi leurs interactions, leurs combinaisons, le jeu à la fois complémentaire concurrent et antagoniste de ces processus et phénomènes, c’est-à-dire, leur dialectisation.

La crise, c’est à la fois les blocages et les déblocages, les jeux des feed-back négatifs et positifs, les antagonismes et les . solidarités, les double-bind, les recherches pratiques et magiques, les solutions au niveau physique et au niveau mythologique.

Le concept de crise est donc extrêmement riche ; plus riche que l’idée de perturbation ; plus riche que l’idée de désordre ; portant en lui perturbations, désordres, déviances, antagonismes, mais pas seulement; stimulant en lui les forces de vie et les forces de mort, qui deviennent, ici encore, plus encore qu’ailleurs les deux faces du même phénomène. Dans la crise sont simultanément stimulés les processus quasi « névrotiques » (magiques, rituels, mythologiques) et les processus inventifs et créateurs. Tout cela s’enchevêtre, s’entrecroise, s’entrecombat, s’entre-combine… Et le développement, l’issue de la crise sont aléatoires non seulement parce qu’il y a progression du désordre, mais parce que toutes ces forces, ces processus, ces phénomènes extrêmement riches s’entreinfluent et s’entre-détruisent dans le désordre.

CRISE ET TRANSFORMATIONS.

1. De l’action.

La crise met en mouvement des processus désordonnés qui peuvent devenir déchaînés. Dans ces conditions, l’action, qui se fonde sur la prévisibilité et la mise en œuvre de déterminismes, se trouve quasi étouffée. Mais sous un autre angle, l’action se trouve stimulée. En situation normale, la prédominance des déterminismes et des régularités ne permet l’action qu’entre des marges extrêmement étroites, et allant dans le sens de ces déterminismes et régularités. Par contre, la crise crée des conditions nouvelles pour l’action. De. même que la stratégie militaire ne peut se déployer que dans le cadre aléatoire des batailles, de même que toute situation aléatoire permet les coups d’audace dans les stratégies de jeux, y compris les jeux de la politique, de même la situation de crise, de par ces incertitudes et aléas, de par la mobilité des forces et des formes en présence, de par la multiplication des alternatives, crée des conditions favorables au déploiement des stratégies audacieuses et inventives, favorables à ce caractère propre à toute action : la décision entre divers comportements ou diverses stratégies possibles. Des décisions, à des moments d’acmé, de tout ou rien, prises par un nombre très restreint d’individus, voire un seul individu (aléa jacta est) peuvent entraîner des conséquences irréversibles et incalculables sur tout le processus. Dans ce sens également la crise est tributaire de l’aléa: à certains de ses moments-carrefours, il est possible à une minorité, à une action individuelle, de faire basculer le développement dans un sens parfois hautement improbable. L’amplification du rôle de l’action individuelle et l’amplification du rôle de l’aléa vont de pair, sont les deux faces du même phénomène.

2. Le changement : progressions\regressions.

La crise porte en elle, en ce qui concerne les sociétés historiques, non seulement la potentialité du retour au statu quo ante (par résorption de la perturbation), non seulement la potentialité de désintégration du système en tant que système (une société peut se scinder, se dissocier), non tant la possibilité de désintégration totale (une société historique est relativement increvable, et seul un génocide, une atteinte mortelle à son éco-système, peut radicalement la désintégrer), mais aussi et surtout, des possibilités de changement. Ces changements peuvent être locaux, de détail ; mais ils peuvent constituer des transformations au cœur de l’organisation sociale même, et les plus profonds concernant évidemment l’organisation generative de la société, qui regénère sans cesse l’organisation phénoménale (ce qu’on appelle, en idiome vulgaire des sciences sociales, la « structure »).

Le caractère incertain et le caractère ambigu de la crise font que son issue est incertaine. Comme la crise voit le surgissement conjoint des forces de désintégration et de régénération (de « mort » et de « vie »), comme elle met en œuvre des processus « sains » (la recherche, la stratégie, l’invention) et « pathologiques » (le mythe, la magie, le rite) comme à la fois elle éveille et endort, la crise peut avoir une issue régressive ou progressive.

Régressive : le système perd en complexité, en souplesse : la régression se manifeste le plus souvent par la perte des qualités les plus riches, des libertés, qui sont en même temps les caractères les plus fragiles et les plus récents, et par la consolidation des structures les plus primitives ou rigides. Progressive : le système acquiert des qualités et des propriétés nouvelles, c’est-à-dire une complexité plus grande.

Ici s’éclaire le double visage de la crise : risque et chance, risque de régression, chance de progression. C’est que la crise met en œuvre et nécessairement l’un par l’autre, désorganisation et réorganisation ; toute désorganisation accrue porte effectivement en elle le risque de mort, mais aussi la chance d’une nouvelle réorganisation, d’une création, d’un dépassement. Comme l’a dit Mac Luhan « breakdown is a potentiel breakthrough ». Le double bind qui bloque le système ouvre en même temps le processus de constitution d’un méta-système qui résoudra les contradictions insurmontables et les antagonismes destructeurs du premier, ce qui ne l’empêchera pas d’avoir ses propres antagonismes et contradictions.

Dans les sociétés historiques, il est fréquent qu’une crise trouve une solution à la fois progressive et régressive, selon les niveaux : des progrès économiques peuvent correspondre à des régressions politiques, et vice versa.

3. Théorie de la crise et théorie de l’évolution.

La crise n’est pas nécessairement évolutive ; elle peut se résorber en un retour au statu quo. Mais la crise est potentiellement évolutive. Elle porte en elle à l’état naissant les caractères de l’évolution. Pour le comprendre, il faut se défaire une fois pour toutes de l’idée que l’évolution est un processus fleuve frontal et continu. Toute évolution naît toujours d’événements /accidents, de perturbations, qui donnent naissance à une déviance, qui devient tendance, laquelle entre en antagonisme au sein du système, entraîne des désorganisations /réorganisations plus ou moins dramatiques , ou profondes. L’évolution peut donc être conçue comme un chapelet de désorganisations /réorganisations quasi critiques.

La crise est donc un micro-cosme de l’évolution. C’est une sorte de laboratoire pour étudier comme in vitro les processus évolutifs.

Nous sommes dans des sociétés en évolution permanente et rapide, et dont la complexité est telle qu’elle s’accompagne de beaucoup d’instabilités et de désordres. Aussi aujourd’hui ne savons-nous pas si à partir d’un certain moment, l’évolution permanente n’est pas aussi crise permanente. Mais, du coup, nous pouvons différencier les deux concepts parce que la crise n’est pas permanente. La crise se manifeste entre certains seuils temporels. Il faut un avant et un après plus ou moins « normaux » : la crise stricto sensu se définit toujours par rapport à des périodes de stabilité relative. Sinon la notion de crise se noierait dans celle d’évolution. Dès lors, comme l’évolution a toutefois un aspect crisique, on peut dire que toute évolution comporte une composante crisique, et peut être conçue comme un chapelet irréversible de crises.

VERS UNE CRISOLOGIE ?

Nous croyons en la possibilité et l’utilité d’une crisologie. Celle-ci devrait comporter une méthode d’observation quasi clinique, elle-même liée à une déontologie : les « crisis centers » ne doivent pas être seulement médicaux, ils pourraient s’étendre à tous les domaines ; les maisons de la culture devraient être des crisis centers, non des offices de spectacles. Mais la méthode d’observation/ intervention doit être liée à une théorie. Répétons : il n’y a pas de théorie crisique possible sans théorie de l’auto-(géno-phéno)-éco-ré-organisation.

J’espère avoir montré qu’on peut élever la crise , au niveau d’un macroconcept riche, complexe, portant en lui-même une constellation de concepts. Le fait que nous soyons amené à introduire l’incertitude, l’aléa, et l’ambiguïté dans le concept de crise correspond, non à une régression théorique, mais, comme partout où a pénétré l’ incertitude et l ‘ambiguïté, à une régression de la connaissance simple, de la théorie simple, ce qui permet une progression de la connaissance complexe et de la théorie complexe.

En effet, nous pouvons mieux comprendre l’intuition marxienne et l’intuition freudienne selon quoi la crise est à la fois un révélateur et un effecteur. On voit mieux en effet comment la crise révèle ce qui était caché, latent, virtuel au sein de la société (ou de l’individu) : les antagonismes fondamentaux, les ruptures sismiques souterraines, le cheminement occulte des nouvelles réalités ; et en même temps la crise nous éclaire théoriquement sur la part immergée de l’organisation sociale, sur ses capacités de survie et de transformation.

Et c’est sur ce point que la crise est quelque chose d’effecteur. Elle met en marche, ne serait-ce qu’un moment, ne serait-ce qu’à l’état naissant, tout ce qui peut apporter changement, transformation, évolution.

Il est de plus en plus étrange que la crise, devenant une réalité de plus en plus intuitivement évidente, un terme de plus en plus multiplement employé, demeure un -mot aussi grossier et creux ; qu’au lieu d’éveiller, il contribue à endormir (l’idée de « crise de civilisation » est ainsi devenue complètement soporifique, alors qu’elle comporte une vérité inquiétante) ; ce terme diagnostic a perdu toute vertu explicative. Il s’agit aujourd’hui d’approfondir la crise de la conscience pour enfin faire émerger la conscience de la crise. La crise du concept de crise est le début de la théorie de la crise.

par Edgar Morin, sociologue – Centre National de la Recherche Scientifique.

Morin Edgar. Pour une crisologie. In: Communications, 25, 1976. La notion de crise, sous la direction de André Béjin et Edgar Morin. pp. 149-163.

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