Chronique « La cité des livres » – Edgar Morin ouvre la voie

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Parmi la multitude d’essais à paraître en cette sortie de crise, celui du sociologue se distingue : il partage l’expérience de près d’un siècle d’idées de gauche, écologistes ou libertaires. Un programme pour le «monde d’après».

Edgar Morin est un homme de synthèse. Non la synthèse molle du «juste milieu», du «en même temps» macronien ou du centrisme ondoyant : la synthèse des savoirs et des traditions progressistes, socialiste, écologique ou libertaire. Armé de sa longue expérience – il a bientôt 100 ans… – et de sa culture historique, sociologique et philosophique – il a écrit quelque 60 ouvrages -, il livre les réflexions que lui inspirent ces deux mois de pause forcée imposés à la pauvre humanité par le coronavirus. Au milieu de l’avalanche d’essais qui s’annonce au sortir de la crise sanitaire, la «nouvelle voie» qu’il propose a le double mérite de la clarté et de la profondeur.

Edgar Morin n’aime pas les causalités uniques. Au contraire, il en tient pour la «complexité», caractéristique principale des phénomènes historiques, qu’une multiplicité de facteurs commandent et expliquent et qu’on ne peut approcher sans une vision pluridisciplinaire. Il applique cette méthode aux enjeux du XXIe siècle, qui ne sauraient relever de la simplicité des pensées déterministes de l’ancien temps. Lecteur du rapport Meadows dans les années 70, il est devenu écologiste très tôt et il a plaidé, avant beaucoup d’autres, pour une autre relation entre les humains et la nature. Pourtant, il refuse de faire de l’écologie l’ultima ratio de la politique souhaitable. «Je l’insère, écrit-il, dans une conception plus globale où la politique intègre l’écologie qui intègre la politique.» Laquelle suppose aussi la lutte contre les tyrannies qui dominent une partie du monde, autant que contre «la barbarie glacée du calcul et du profit», qui sont la source principale des maux contemporains.

Méfiant à l’égard de la mondialisation, il refuse néanmoins la démondialisation, parfois présentée comme l’urgence de l’heure. «Poursuivons la mondialisation, dit-il au contraire, en cessant de la limiter à son caractère techno-économique, qui a été dominant, et donnons à ce terme son sens plein qui implique la multiplication et le développement des liens et des coopérations.» Même diagnostic nuancé à propos de la croissance, qu’on ne peut juger de manière unilatérale. «La croissance qui doit se poursuivre est celle de l’économie des besoins essentiels, tels la santé, l’éducation, les transports ou les énergies vertes.» La décroissance, poursuit-il, s’applique à «l’économie du frivole et de l’illusoire».

Ni croissant ni décroissant, donc, mais adepte de «l’inquantifiable», qui dépasse la somme des biens et des services disponibles et met l’accent sur la qualité de vie. Ce qui ne condamne en rien le «développement» rejeté par une partie des écologistes. Certes, il a souvent substitué «le pouvoir de l’argent au pouvoir féodal». Mais «en introduisant l’individualisme occidental dans les sociétés patriarcales, le développement introduit aussi des libertés […]Il introduit la modernité du capitalisme occidental dans l’autoritarisme patriarcal.» Ambivalence, toujours, qui vaut autant pour le jugement porté sur cet Occident voué aux gémonies par une partie de la militance contemporaine. «Une politique de l’humanité ferait la symbiose entre ce qu’il y a de meilleur dans la civilisation occidentale et les apports extrêmement riches des autres civilisations.»

Ce rejet du manichéisme et du simplisme débouche sur une politique humaniste revisitée, ou «régénérée», selon le terme choisi par Morin. Ainsi l’individu reste au centre du projet, doté de sa liberté de choix, et non simple jouet des structures économiques ou mentales. Un individu dont on doit accepter l’ambiguïté fondamentale, à la fois «Sapiens et Demens»«Faber et Mythologicus»«Economicus et Ludens». Un individu qui sous-tend un nouvel humanisme, répudiant «la quasi-divination de l’homme voué à conquérir et dominer la nature» et qui adopte une nouvelle conception de l’avenir, dont rien n’est écrit à l’avance. Ainsi l’homme «régénéré» croit au progrès, mais il le tient pour incertain, fragile et contradictoire.

«Le progrès, depuis Condorcet, était considéré comme Loi à laquelle obéit l’histoire humaine […]ces deux futurs se sont effondrés peu avant la fin du XXe siècle.» Il ne s’agit plus de croire en «un futur promis» mais d’espérer dans «un futur possible». Il s’agit de renoncer au «meilleur des mondes» et non «à un monde meilleur». Au confluent de la tradition socialiste et écologiste, Morin dessine une société plus égale, plus libre, qui fasse reculer les féodalités de l’argent sans pour autant refuser le marché, qui mette fin à l’hubris de la croissance mais prône le développement, qui invente un nouveau rapport à la nature mais s’appuie sur les avancées de la science, qui défende les identités locales mais les englobe le respect de la «Terre-Patrie». Un projet de réformes radicales qui apporte sa pierre à la réinvention de la gauche.

par Laurent Joffrin – https://www.liberation.fr/

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