Au-dèla de la globalisation et du développement, société-monde ou empire-monde?

Classé dans : Sem categoria | 0
Source:edgarmorin.org

Une Mondialisation Plurielle

La globalisation qui commence en 1990 est l’étape actuelle d’une ère planétaire s’ouvrant au XVIe
siècle par la conquête des Amériques et l’expansion des puissances d’Europe occidentale sur le monde. Ce processus est marqué par la prédation, l’esclavage, la colonisation, mais l’ère planétaire connaît aussi un autre développement.

De fait, la civilisation occidentale a produit les antidotes à la barbarie qu’elle a engendrée; ceux-ci, bien qu’insuffisants et fragiles, ont miné de l’intérieur l’esclavage; les idées émancipatrices, prises en main par les asservis, ont conduit aux décolonisations sur la plus grande partie du globe. Selon un remarquable paradoxe historique, qui se vérifie à nouveau pour le droit des femmes, le foyer de la plus grande et durable domination fut aussi celui des idées émancipatrices. Aussi a-t-il fallu lutter contre l’impérialisme occidental pour appliquer les valeurs occidentales.

La globalisation des années quatre-vingt-dix s’inscrit dans le double processus de domination/émancipation et lui apporte des caractères nouveaux. L’implosion du totalitarisme soviétique et la faillite des économies bureaucratisées d’État favorisent à la fois une poussée démocratique sur tous les continents et une expansion du marché qui devient véritablement mondial sous l’égide du libéralisme économique; le capitalisme se trouve énergétisé par une fabuleuse expansion informatique, l’économie marchande envahit tous les secteurs de l’humain, de la vie, de la nature; corrélativement la mondialisation des réseaux de communication instantanée (téléphone mobile, téléfax, Internet) dynamise le marché mondial et est dynamisée par lui.

Ainsi la globalisation des années quatre-vingt-dix opère une mondialisation techno-économique en même temps qu’elle favorise une autre mondialisation, certes inachevée et vulnérable, de caractère humaniste et démocratique, laquelle se trouve contrariée par les séquelles des colonialismes, le handicap de graves inégalités ainsi que par le déchaînement du profit.

Société-Monde?

Cette globalisation techno-économique peut être considérée comme le stade ultime de la planétarisation. Elle peut être considérée en même temps comme l’émergence d’une infrastructure d’un nouveau type de société : une sociétémonde.

Une société dispose d’un territoire comportant un système de communications. La planète est un territoire doté d’une texture de communications (avions, phone, fax, Internet) comme jamais aucune société n’a pu disposer dans le passé.

Une société inclut une économie; l’économie est désormais mondiale, mais il lui manque les contraintes d’une société organisée (lois, droit, contrôle) et les institutions mondiales actuelles, FMI et autres, sont inaptes à effectuer les plus élémentaires régulations.

Une société est inséparable d’une civilisation. Il existe une civilisation mondiale, issue de la civilisation occidentale, que développe le jeu interactif de la science, de la technique, de l’industrie, du capitalisme, et qui comporte un certain nombre de valeurs standard.

Une société, tout en comportant en son sein de multiples cultures, suscite aussi une culture propre. Or il existe de multiples courants transculturels qui constituent une quasi-culture planétaire. Au cours du XXe
siècle, les médias ont produit, diffusé et brassé un folklore mondial à partir de thèmes originaux issus
de cultures différentes, tantôt ressourcés, tantôt syncrétisés. Un folklore planétaire s’est constitué et il s’enrichit par intégrations et rencontres. Il a répandu sur le monde le jazz qui a ramifié divers styles à partir de la Nouvelle-Orléans, le tango né dans le quartier portuaire de Buenos Aires, le mambo cubain, la valse de Vienne, le rock américain qui lui-même produit des variétés différenciées dans le monde entier. Il a intégré le sitar indien de Ravi Shankar, le flamenco andalou, la mélopée arabe d’Oum Kalsoum, le huayno des Andes. Le rock apparu aux États-Unis s’est acclimaté dans toutes les langues du monde, prenant à chaque fois une identité nationale. Aujourd’hui, à Pékin, Canton, Tokyo, Paris, Moscou, on danse, on fête, on communie rock, et la jeunesse de tous les pays va planer au même rythme sur la même planète. La diffusion mondiale du rock a d’ailleurs suscité un peu partout de nouvelles originalités métisses comme le raï et enfin concocté dans le rock-fusion une sorte de bouillon rythmique où viennent s’entre-épouser les cultures musicales du monde entier.

Il est remarquable que les formidables machines culturelles du cinéma, de la chanson, du rock, de la télévision, animées par le profit et organisées selon une division quasi industrielle du travail, surtout à Hollywood, aient produit non seulement des œuvres médiocres et conformistes, mais aussi des œuvres belles et fortes; il y eut et il y a de la créativité dans tous ces domaines; comme je l’ai expliqué dans L’Esprit du temps, on ne peut pas produire en série films ou chansons identiques, chacun doit avoir sa singularité et son originalité, et la production fait nécessairement appel à la création. Souvent la production asphyxie la création, mais il advient qu’elle permette des chefs-d’œuvre; l’art du cinéma a partout fleuri, sur tous les continents, et il est devenu un art mondialisé tout en préservant les originalités des artistes et des cultures…

Quand il s’agit d’art, musique, littérature, pensée, la mondialisation culturelle n’est pas homogénéisante. Il se constitue de grandes vagues transculturelles, qui favorisent l’expression des originalités nationales en leur sein. Métissages, hybridations, personnalités cosmopolites ou biculturelles (Rushdie, Arjun Appadurai) enrichissent sans cesse cette vie transculturelle. Ainsi, pour le pire parfois, mais aussi souvent pour le meilleur, et cela sans se perdre, les cultures du monde entier s’entre-fécondent sans pourtant encore savoir qu’elles font des enfants planétaires.

Ajoutons à cela les sentiments communautaires transnationaux qui se manifestent à travers la mondialisation de la culture adolescente et la mondialisation de l’action féministe.

Par ailleurs, comme dans toute société, il s’est créé un underground, mais cette fois planétaire, avec sa criminalité : dès les années quatre-vingt-dix se sont déployées des mafias intercontinentales (notamment de la drogue et de la prostitution).

Enfin, la mondialisation de la nation, qui s’est achevée à la fin du XXe siècle, donne un trait commun de civilisation et culture à la planète; mais en même temps elle la morcelle plus encore, et la souveraineté absolue des nations fait obstacle, justement, à l’émergence d’une société-monde. Émancipatrice et oppressive, la nation rend extrêmement difficile la création de confédérations qui répondraient aux besoins vitaux des continents et plus encore la naissance d’une confédération planétaire.

Ébauches d’une citoyenneté terrestre

Malheureusement les internationales qui créaient une solidarité planétaire des travailleurs ont dépéri, mais les aspirations qui les nourrissaient ont ressuscité à travers des avant-gardes de citoyenneté terrestre.

Gary Davis fut le précurseur qui, après la Seconde Guerre mondiale, créa l’Association internationale des citoyens du monde qui, bien que marginalisée, entretint l’aspiration à l’unité planétaire.

Depuis les années soixante-dix, les associations de médecins vont en tous lieux soigner toutes les détresses sans distinction ethnique ou religieuse. Amnesty International défend les droits humains sur toute la planète en dénonçant l’emprisonnement arbitraire et la torture d’État. Greenpeace s’est consacré à la tâche vitale de sauvegarder la biosphère. Survival International se voue aux petits peuples qui en tous continents sont menacés d’extermination culturelle ou physique. De nombreuses associations non gouvernementales se dédient à des problèmes communs pour toute l’humanité, notamment l’égalité des droits pour les femmes.

Il y eut un saut qualitatif en décembre 1999. La manifestation de l’antiSeattle contre la mondialisation techno-économique s’est transformée en manifestation pour une autre mondialisation, dont la devise fut « le monde n’est pas une marchandise ». Cette prise de conscience de la nécessité d’une réponse à l’échelle planétaire chercha à se prolonger en force de proposition. Porto Alegre devint ainsi le forum d’une société civile mondiale naissante.

Il faut savoir aussi ce qui fut ignoré par les médias, que l’Alliance pour un monde responsable et solidaire organisa pendant dix jours à Lille, début décembre 2001, une Assemblée des citoyens du monde, regroupant sept cents ressortissants de tous les pays et continents, qui, dans une ferveur magnifique, ont élaboré à travers débats une charte des responsabilités humaines.

En mars 2001 fut créé, sur l’initiative de Federico Mayor, ancien directeur de l’UNESCO, un « réseau des réseaux de la société civile mondiaux » nommé Ubuntu (parole africaine qui désigne l’humanité). Ubuntu s’est réuni en mars 2002 pour créer un « panel sur la gouvernabilité démocratique » visant à la « réforme profonde du système des institutions internationales ».

Enfin, à la suite d’une réunion tenue à Bled en octobre 2001 sur l’initiative du président de la Slovénie, s’est fondé en février 2002 un Collège international éthique, politique et scientifique qui se donne une mission de « veille et d’alerte sur les principaux risques que court l’humanité » afin de leur opposer une « réponse civique et éthique ».

Ainsi donc, si la planète constitue un territoire disposant d’un système de communications, d’une économie, d’une civilisation, d’une culture, d’une avantgarde de société civile, il lui manque un certain nombre de dispositions essentielles qui sont d’organisation, de droit, d’instance de pouvoir et de régulation pour l’économie, la politique, la police, la biosphère, de gouvernance, de citoyenneté. L’ONU ne peut se constituer en autorité supra-nationale et son système de veto la paralyse. La conférence de Kyoto n’a pu instituer une instance de sauvegarde pour la biosphère. Enfin une société-monde ne pourrait émerger qu’avec une armée et une police internationales.

Il n’y a pas encore de société civile mondiale, et la conscience que nous sommes des citoyens de la Terre-Patrie est dispersée, embryonnaire.

Bref, la mondialisation a installé l’infrastructure d’une société-monde qu’elle est incapable d’instaurer. Nous avons les soubassements mais non l’édifice. Nous avons le hardware et non le software.

Le choc 9/11

Le 11 septembre 2001 a constitué un électrochoc décisif pour le devenir de la société-monde. Il a répandu sur le globe, à partir de la désintégration des deux tours de Manhattan, le sentiment d’une menace planétaire. La découverte d’un réseau clandestin politico-religieux ramifié en tous pays, doté d’une capacité destructrice inouïe, a suscité le besoin d’une police et d’une gendarmerie, institutions décisives pour l’émergence d’une société-monde. En voulant désintégrer la mondialisation, Al-Qaïda a stimulé la formation d’une police mondiale.

L’ONU était naturellement destinée à constituer la force de police planétaire. Mais en les frappant en son cœur, Al-Qaïda a donné aux États-Unis, vu leur implication totale et leur énorme puissance, l’impulsion à assumer une mission mondiale de police militaire sous le nom de « guerre au terrorisme ». Les mots d’« État voyou », d’« État délinquant » montrent bien ce que cette guerre a de policier. Une double perspective s’est offerte depuis le 11 septembre 2001 : celle d’un développement des compétences des Nations Unies, constituant leur police, leur gendarmerie, leur armée, ce qui tendrait à la formation d’une société-monde confédérale; celle d’une gouvernance impériale, effectuée par les États-Unis, tendant à la formation d’un empire-monde. Al-Qaïda a voulu détruire la domination des USA; il l’a, jusqu’à présent et peut-être pour longtemps, renforcée. L’ONU s’est mobilisée, mais les USA ont pris les commandes.

Le besoin d’une police planétaire est apparu à Georges Bush, mais non point malheureusement le besoin d’une politique planétaire. La répression peut combattre les symptômes, mais elle ne saurait combattre les causes, et elle peut surtout les entretenir. Seule une politique à l’échelle mondiale peut traiter les causes. Ces causes se trouvent dans les inégalités, les injustices, les dénis. Il s’agit de combiner une world politics à une world policy. Mais, sous la commande des USA, la world politics est atrophiée et la world policy hypertrophiée. Pire : comme la résistance des peuples opprimés est qualifiée de terroriste par leurs oppresseurs, la « guerre au terrorisme » a déterminé une alliance des hégémonies contre les résistances nationales. Pire encore : le mot terrorisme camoufle les terrorismes d’États pratiquant une répression aveugle sur des populations civiles, en Tchetchénie et en Israël où elle a favorisé les raids de terreur pour liquider la résistance palestinienne.

Rompre avéc le développement

Quelle politique faudrait-il pour qu’une société-monde puisse se constituer, non comme parachèvement planétaire d’un empire hégémonique mais sur la base d’une confédération civilisatrice?

Proposons ici non pas un programme ni un projet, mais les principes qui permettraient d’ouvrir une voie. Ce sont les principes de ce que j’ai appelé anthropolitique (politique de l’humanité à l’échelle planétaire) et politique de civilisation.

Cela doit nous amener tout d’abord à nous défaire du terme de développement, même amendé ou amadoué en développement durable, soutenable ou humain.

L’idée de développement a toujours comporté une base technique-économique, mesurable par les indicateurs de croissance et ceux du revenu. Elle suppose de façon implicite que le développement techno-économique est la locomotive qui entraîne naturellement à sa suite un « développement humain » dont le modèle accompli et réussi est celui des pays réputés développés, autrement dit occidentaux. Cette vision suppose que l’état actuel des sociétés occidentales constitue le but et la finalité de l’histoire humaine.

Le développement « durable » ne fait que tempérer le développement par considération du contexte écologique, mais sans mettre en cause ses principes; dans le « développement humain », le mot « humain » est vide de toute substance, à moins qu’il ne renvoie au modèle humain occidental, qui certes comporte des traits essentiellement positifs mais aussi, répétons-le, des traits essentiellement négatifs.

Aussi le développement, notion apparemment universaliste, constitue un mythe typique du sociocentrisme occidental, un moteur d’occidentalisation forcenée, un instrument de colonisation des « sous-développés » (le Sud) par le Nord. Comme dit justement Serge Latouche, « ces valeurs occidentales [du développement] sont précisément celles qu’il faut remettre en question pour trouver solution aux problèmes du monde contemporain » (Le Monde diplomatique, mai 2001).

Le développement ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable, c’est-à-dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et sa seule mesure de satisfaction est dans la croissance (de la production, de la productivité, du revenu monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités – les qualités de
l’existence, les qualités de solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables et non monnayables; il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. Sa démarche balaie les trésors culturels et les connaissances des civilisations archaïques et traditionnelles; le concept aveugle et grossier de sous-développement désintègre les arts de vie et sagesses de cultures millénaires.

Sa rationalité quantifiante en est irrationnelle lorsque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes les activités génératrices de flux monétaires, y compris les catastrophes comme le naufrage de l’Erika ou la tempête de 1999, et lorsqu’il méconnaît les activités bénéfiques gratuites.

Le développement ignore que la croissance techno-économique produit aussi du sous-développement moral et psychique : l’hyper-spécialisation généralisée, les compartimentations en tous domaines, l’hyper-individualisme, l’esprit de lucre entraînent la perte des solidarités. L’éducation disciplinaire du monde développé apporte bien des connaissances, mais elle engendre une connaissance spécialisée qui est incapable de saisir les problèmes multidimensionnels et elle détermine une incapacité intellectuelle de reconnaître les problèmes fondamentaux et globaux.

Le développement comporte en lui comme bénéfique et positif tout ce qui est problématique, néfaste et funeste dans la civilisation occidentale sans pour autant comporter nécessairement en lui ce qu’il y a de fécond (droits humains, responsabilité individuelle, culture humaniste, démocratie).

Le développement apporte certes des progrès scientifiques, techniques, médicaux, sociaux, mais il apporte aussi des destructions dans la biosphère, des destructions culturelles, de nouvelles inégalités, de nouvelles servitudes se substituant aux anciens asservissements. Le développement déchaîné de la science et de la technique apporte en lui-même une menace d’anéantissement (nucléaire, écologique) et de redoutables pouvoirs de manipulation. Le terme de développement durable ou soutenable peut ralentir ou atténuer, mais non modifier ce cours destructeur. Il s’agit dès lors non tant de ralentir ou d’atténuer, mais de concevoir un nouveau départ.

Enfin le développement, dont le modèle, l’idéal, la finalité sont la civilisation occidentale, ignore que cette civilisation est en crise, que son bien-être comporte du mal-être, que son individualisme comporte clôtures égocentriques et solitudes, que ses épanouissements urbains techniques et industriels comportent stress et nuisances et que les forces qu’a déchaînées son « développement » conduisent à la mort nucléaire et à la mort écologique. Nous avons besoin non de continuer, mais d’un nouveau commencement.

Le développement ignore qu’un véritable progrès humain ne peut partir de l’aujourd’hui, mais qu’il nécessite un retour aux potentialités humaines génériques, c’est-à-dire une re-génération. De même qu’un individu porte en son organisme les cellules souches totipotentes qui peuvent le régénérer, de même l’humanité porte en elle les principes de sa propre régénération, mais endormis, enfermés dans les spécialisations et les scléroses sociales. Ce sont ces principes qui permettraient de substituer à la notion de développement celles d’une politique de l’humanité (anthropolitique) que j’ai depuis longtemps suggérée et celle d’une politique de civilisation.

Pour une politique de l’humanité

La politique de l’humain aurait pour mission la plus urgente de solidariser la planète.

Ainsi une agence ad hoc des Nations Unies devrait disposer de fonds propres pour l’humanité défavorisée, souffrante, misérable. Elle devrait comporter un Office mondial de médicaments gratuits pour le sida et les maladies infectieuses, un Office mondial d’alimentation pour les populations dénuées ou frappées de famines, une aide substantielle aux ONG humanitaires. Les nations riches devraient procéder à une mobilisation massive de leur jeunesse en un service civique planétaire partout où les besoins s’en font sentir (sécheresse, inondations, épidémies). Le problème de la pauvreté est mal estimé en termes de revenus; c’est surtout celui de l’injustice dont souffrent les indigents, miséreux, nécessiteux, les subalternes, les prolétaires, non seulement devant la malnutrition ou la maladie, mais dans tous les aspects de l’existence où ils sont dépourvus de respect et de considération. Le problème des démunis, c’est leur impuissance devant le mépris, l’ignorance, les coups du sort. La pauvreté est beaucoup plus que la pauvreté. C’est dire que pour l’essentiel, elle ne se calcule ni se mesure en termes monétaires.

La politique de l’humanité serait corrélativement une politique de justice pour tous ceux qui, non occidentaux, subissent le déni des droits reconnus par l’Occident pour lui-même.

La politique de l’humanité serait en même temps une politique pour constituer, sauvegarder et contrôler les biens planétaires communs. Alors que ceuxci sont actuellement limités et excentriques (l’Antarctiques, la Lune), il faudrait y introduire le contrôle de l’eau, ses rétentions et ses détournements, ainsi que les gisements pétroliers.

La politique de civilisation aurait pour mission de développer le meilleur de la civilisation occidentale, d’en rejeter le pire, et d’opérer une symbiose des civilisations intégrant les apports fondamentaux de l’Orient et du Sud. Cette politique de civilisation serait nécessaire à l’Occident lui-même. Celui-ci souffre de plus en plus de la domination du calcul, de la technique, du profit sur tous les aspects de la vie humaine, de la domination de la quantité sur la qualité, de la dégradation de la qualité de la vie dans les mégapoles, de la désertification de campagnes livrées à l’agriculture et à l’élevage industriels qui ont déjà produit bien des catastrophes alimentaires. Le paradoxe est que cette civilisation occidentale qui triomphe dans le monde est en crise en son cœur même, et son accomplissement est la révélation de ses propres carences.

La politique de l’homme et la politique de civilisation doivent converger sur les problèmes vitaux de la planète. Le vaisseau spatial Terre est propulsé par quatre moteurs associés et en même temps incontrôlés : science, technique, industrie, capitalisme (profit). Le problème est d’établir un contrôle sur ces moteurs : les pouvoirs de la science, ceux de la technique, ceux de l’industrie doivent être contrôlés par l’éthique, qui ne peut imposer son contrôle que par la politique; l’économie doit non seulement être régulée, mais elle doit devenir plurielle en comportant les mutuelles, associations, coopératives, échanges de services.

Ainsi une société-monde devrait comporter, pour résoudre ses problèmes fondamentaux et affronter ses périls extrêmes, à la fois une politique de l’homme et une politique de civilisation. Mais elle a pour cela besoin de gouvernance. Une gouvernance démocratique mondiale est actuellement hors de portée; toutefois les sociétés démocratiques se préparent par des moyens non démocratiques, c’està-dire des réformes imposées.

Il serait souhaitable que cette gouvernance s’effectue à partir des Nations Unies qui ainsi se confédéreraient, en créant des instances planétaires dotées de pouvoir sur les problèmes vitaux et les périls extrêmes (armes nucléaires et biologiques, terrorismes, écologie, économie, culture). Mais l’exemple de l’Europe nous montre la lenteur d’un cheminement qui exige un consensus de tous les partenaires. Il faudrait une montée soudaine et terrible des périls, la venue d’une catastrophe pour constituer l’électrochoc nécessaire aux prises de conscience et aux prises de décision.

À travers régression, dislocation, chaos, désastres, la Terre-Patrie pourrait surgir d’un civisme planétaire, de l’émergence d’une société civile mondiale, d’une amplification des Nations Unies, non se substituant aux Patries, mais les enveloppant.

L’obstacle énorme : l’humanité elle-même

Nous venons de dessiner le schéma rationnel et humaniste d’une sociétémonde comme si celle-ci devait se former selon cette rationalité et cet humanisme. Mais l’on ne saurait se masquer plus longtemps les obstacles énormes qui s’y opposent.

Il y a tout d’abord le fait que la tendance à l’unification de la société-monde suscite des résistances nationales, ethniques, religieuses qui tendent à la balkanisation de la planète, et que l’élimination de ces résistances supposerait une domination implacable.

Il y a surtout l’immaturité des États-nations, des esprits, des consciences, c’est-à-dire fondamentalement l’immaturité de l’humanité à s’accomplir ellemême.

C’est dire du même coup que loin de se forger comme société-monde civilisée, comme nous l’avons envisagé, il se forgera, si elle réussit à se forger, une société-monde grossière et barbare. Il y a de plus, en concurrence à la possibilité d’une société-monde confédérale, la possibilité d’une gouvernance impériale, assurée et assumée par les États-Unis. En même temps qu’on est en chemin vers une société monde, on est en chemin pour que cette société-monde prenne la forme d’un empire-monde. Certes, cet empire-monde ne pourrait guère intégrer la Chine, mais il pourrait comporter comme satellites l’Europe et la Russie. Certes, le caractère démocratique et poly-ethnique des États-Unis empêcherait un empire racial et totalitaire. Mais elle n’empêcherait pas une domination brutale impitoyable sur les non conformités et les résistances aux intérêts hégémoniques. Par ailleurs, quelle que soit sa voie de formation, la société-monde n’abolirait pas d’elle-même les exploitations, les dominations, les dénis, les inégalités existantes. La société-monde ne va pas résoudre ipso facto les graves problèmes présents dans nos sociétés et dans notre monde, mais c’est la seule voie par laquelle le monde pourrait éventuellement progresser.

Certes, à partir d’une société-monde, comme d’un empire-monde, on peut entrevoir un long chemin possible vers une citoyenneté et une pacification planétaires. L’Empire romain fut fondé sur deux siècles de prédations et de conquêtes féroces, mais en 212 l’édit de Caracalla accordait la citoyenneté à tous les ressortissants de l’empire.

C’est dire que nous arrivons non seulement à un terme historique, mais aux préliminaires d’un nouveau commencement, qui comme tous les commencements comportera barbarie et cruauté, et que la route pour une humanité civilisée sera longue et aléatoire. Et ce cheminement se fera, comme cela a commencé depuis Hiroshima, à l’ombre de la mort. Peut-être ce commencement sera-t-il une fin.

Ainsi, qu’il y ait société-monde ou empire-monde, le problème principal demeure.

Il n’y a pas seulement en effet le déchaînement et la compétition des intérêts, des ambitions, des pouvoirs, des exploitations, que du reste favorise l’état actuel du monde, il n’y a pas que les furies fanatiques, qu’exacerbent les entrechocs des cultures, il y a également qu’aussi bien les individualismes occidentaux que les communautarismes de partout, qui s’amplifient conjointement sur la planète, favorisent le mal primordial de l’incompréhension humaine. L’humanisme des sociétés occidentales favorise en principe la compréhension, mais cet humanisme est inhibé dès qu’il y a antagonisme avec d’autres sociétés. L’individualisme occidental favorise plus l’égocentrisme, l’intérêt personnel, l’autojustification que la compréhension d’autrui, d’où les ravages de l’incompréhension dans les familles, les groupes, les lieux de travail, et bien sûr chez ceux qui devraient enseigner la compréhension : les éducateurs. En même temps, les refermetures communautaires, dans toutes les civilisations, excitent les incompréhensions de peuple à peuple, de nation à nation, de religion à religion. D’où l’extension et l’exaspération des incompréhensions dans l’extension et l’exaspération des conflits qui coïncident avec les processus d’émergence de la société-monde et sans cesse s’efforcent de ruiner cette émergence.

Nul nouveau Bouddha, nul nouveau Christ, nul Nouveau Prophète n’est advenu pour exhorter à la réforme des esprits, à la réforme des personnes qui pourrait seule permettre la compréhension humaine. Il faudrait pourtant, à la faveur de la civilisation mondialisée, que surviennent de grands progrès de l’esprit humain, non tant dans ses capacités techniques et mathématiques, non seulement dans la connaissance des complexités, mais dans son intériorité psychique. Il est clair à nos yeux qu’une réforme de la civilisation occidentale et de toutes les civilisations est nécessaire, qu’une réforme radicale de tous les systèmes d’éducation est nécessaire, et il est non moins clair que règne l’inconscience totale et profonde de la nécessité de cette réforme.

Le besoin de cette réforme intérieure des esprits et des personnes, devenue si nécessaire à la politique, est évidemment invisible aux politiques. Aussi paradoxalement, le schéma d’une politique de l’humanité et d’une politique de civilisation que nous avons dessiné, bien qu’il corresponde à des possibilités matérielles et techniques, est une possibilité réelle actuellement impossible. C’est pourquoi l’humanité demeurera longtemps en douleur d’enfantement, ou d’avortement, quelle que soit la voie qui s’imposera.

Ainsi, même dans l’hypothèse d’une confédération planétaire, le problème principal demeure : si les ambitions, la soif de lucre, les incompréhensions, bref les aspects les plus pervers, barbares et vicieux de l’être humain ne peuvent être inhibés, au moins régulés, s’il n’advient pas non seulement une réforme de la pensée, mais aussi une réforme de l’être humain lui-même, la sociétémonde subira tout ce qui a jusqu’à présent ensanglanté et rendu cruelle l’histoire de l’humanité, des empires, des nations. Comment adviendrait une telle réforme, qui suppose une réforme radicale des systèmes d’éducation, qui suppose un grand courant de compréhension et de compassion dans le monde, un nouvel évangile, de nouvelles mentalités?

Les deux voies d’une réforme de l’humanité sont arrivées à une même impasse. La voie intérieure, celle des esprits et des âmes, celle des éthiques, des charités et des compassions, n’a jamais pu réduire radicalement la barbarie humaine. La voie extérieure, celle du changement des institutions et des structures sociales, a abouti à l’ultime et terrible échec où l’éradication de la classe dominante et exploiteuse a suscité la formation d’une nouvelle classe dominante et exploiteuse pire que la précédente. Certes, les deux voies ont besoin l’une de l’autre. Il faudrait les combiner. Comment?

Nous ne sommes même pas au nouveau commencement, nous sommes à un stade préliminaire où un double déchaînement incontrôlé peut balayer toute possibilité d’un nouveau commencement. C’est le déchaînement du quadrimoteur science-technique-industrie-profit, associé au déchaînement des barbaries que suscite et ressuscite le chaos planétaire.

La pire menace et la plus grande promesse arrivent en même temps sur le siècle. D’un côté, le progrès scientifique-technique offre des possibilités d’émancipation jusqu’alors inconnues par rapport aux contraintes matérielles, aux machines, aux bureaucraties, par rapport aux contraintes biologiques de la maladie et de la mort. D’un autre côté, la mort collective par armes nucléaires, chimiques, biologiques, par dégradation écologique, porte son ombre sur l’humanité : l’âge d’or et l’âge d’horreur se présentent en même temps à notre avenir. Peut-être se mélangeront-ils en la continuation, à un niveau sociologique nouveau, de l’âge de fer planétaire et de la préhistoire de l’esprit humain…

L’espoir?

Le dépassement de la situation nécessiterait une métamorphose tout à fait inconcevable. Toutefois cette constatation désespérante comporte un principe d’espérance; on sait que les grandes mutations sont invisibles et logiquement impossibles avant qu’elles n’apparaissent; on sait aussi qu’elles apparaissent quand les moyens dont dispose un système sont devenus incapables de résoudre ses problèmes. Ainsi, pour un éventuel observateur extra-terrestre, l’apparition de la vie, c’est-à-dire d’une nouvelle organisation plus complexe de la matière physico-chimique et dotée de qualités nouvelles, aurait été d’autant moins concevable qu’elle se serait produite dans les tourbillons, les tempêtes, les orages, les éruptions, les tremblements de terre.

Aussi la métamorphose n’est pas impossible, elle est improbable. Ici apparaît un deuxième principe d’espérance : souvent l’improbable advient dans l’histoire humaine. La défaite nazie était improbable en 1940-1941, au temps où le IIIe Reich dominait l’Europe et avait victorieusement envahi l’Union soviétique.

Enfin il y a un principe d’espérance dans ce que Marx appelait l’homme génétique : rappelons que les cellules souches, capables de régénérer l’humanité, sont présentes, partout, en tout être humain et en toute société et qu’il s’agit de savoir comment les stimuler.

Il est donc possible de maintenir l’espérance dans la désespérance.

Ajoutons à cela l’appel à la volonté face à la grandeur du défi. Bien que presque personne n’en ait encore conscience, jamais il n’y eut une cause aussi grande, aussi noble, aussi nécessaire que la cause de l’humanité pour à la fois, et inséparablement, survivre, vivre et s’humaniser.

par Edgar Morin, sociologue

Source: « Au-delà de la globalisation et du développemen, societé-monde ou empire-monde? », Revue du MAUSS, 2002/2 no 20, p.43-53.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *